Les adorateurs de la divinité ‘Progrès’ – ceux dont les visions et prophéties dites ‘progressistes’ ont pour dessein l’avènement d’un Homme nouveau, sans identité et sans attache géographique ou historique – ont un avantage incommensurable sur les mécréants de tous bords, qu’ils soient conservateurs, réacs, carrément cathos (dans cette dernière hypothèse, ils sont généralement qualifiés d’emblée d’ultra cathos ou de cathos traditionnalistes) ou qu’il s’agisse de ‘lépreux’ selon la formule d’Emmanuel Macron (catégorie repoussoir par excellence désignant le ‘populisme’ et le ‘nationalisme’ en général): outre celui, déjà immense, de plier les règles de la biologie et de la Nature à leurs volontés irrationnelles, ils peuvent s’appuyer sur une langue nouvelle, créée par eux et dont ils maîtrisent tous les codes (et tous les accès médiatiques), et capable d’anesthésier et atrophier et les volontés les plus farouches et les esprits les plus aiguisés. 

La confrérie de la dette

On rappellera ainsi que le ‘logos’ grec désignant à la fois le langage et la raison, toute atteinte ou limitation au premier entraîne, irrémédiablement, les mêmes effets sur le second.   

Dans son ouvrage ‘L’empire du politiquement correct’, le sociologue Mathieu Bock-Côté a analysé brillamment les ressorts, les enjeux, mais aussi les dangers de cette arme de destruction massive de la pensée, de la liberté d’expression et, au bout du compte, de notre civilisation. 

Comme si cela ne suffisait pas, nos zélés adorateurs disposent encore, dans leur boîte à malice idéologique, d’outils au pouvoir magique, capables de faire entendre raison ou plier leurs opposants, même les plus modérés, sur des questions parfois les plus anodines. En réalité, ces outils sont des mots, qui claquent comme des incantations magiques ou plus exactement des injonctions dans le débat prétendument démocratique. Pour bénéficier de leurs bienfaits d’annihilation sur les consciences et volontés, pas besoin d’un sacrifice animal ou d’une danse rituelle autour d’un totem. Il suffit d’invoquer, en vrac, tantôt les ‘valeurs démocratiques’ et l’Etat de droit’ (généralement dans un contexte géopolitique, pour pointer un doigt accusateur sur la Russie de Poutine, la Hongrie, la Pologne, etc.), tantôt des concepts comme la ‘fraternité’ (pour obliger par exemple les populations européennes autochtones à accepter contre leur volonté, pourtant clairement exprimée, une immigration presque illimitée et dans le temps et en nombre) ou encore la ‘solidarité’.  

Du substantif latin ‘soliditas’ (et de son adjectif ‘solidus’, c’est-à-dire, ‘entier’, ‘consistant’, ‘lien unissant entre eux les débiteurs d’une somme’), la ‘solidarité’ désigne un sentiment de responsabilité et de dépendance réciproques au sein d’un groupe de personnes (ou, le cas échéant, d’Etats, comme par exemple dans le cas de l’Union européenne) qui sont moralement obligées les unes par rapport aux autres (dans le jargon juridique, on parle d’ailleurs de dettes ‘solidaires’); dans sa conception humaniste, ce terme désigne généralement le lien fraternel qui unit le destin de tous les hommes les uns aux autres. 

Il s’agit donc, en d’autres mots, d’un terme qui doit en quelque sorte faire prendre conscience que tous les hommes appartiennent à la même communauté d’intérêts. On notera d’ailleurs que le pape François a intitulé sa dernière encyclique ‘Tutti Fratelli’ (tout un programme).    

L’injonction de solidarité

A l’inverse par exemple de l’altruisme, de la compassion, voire de la charité pure et simple, qui sont en principe des élans spontanés, sans contrepartie (c’est-à-dire gratuits) et temporaires du cœur, l’appel à la ‘solidarité’, pratiquement en toutes circonstances et par les autorités publiques nationales ou supranationales, indique dès lors une volonté claire de contraindre et d’obliger, non pas de manière temporaire, mais de manière presque perpétuelle, et ce soit moralement soit juridiquement. Si le droit a conçu le mécanisme de la stipulation pour autrui (par lequel on fait bénéficier un tiers d’un droit, mais non d’une charge, comme par exemple dans le cadre d’un contrat d’assurance), la politique, elle, a conçu l’obligation pour autrui presque perpétuelle, par laquelle on fait peser sur des populations qui n’ont pas voix au chapitre, mais que l’on prétend représentées démocratiquement, des charges financières ou autres. 

Il n’est dès lors pas étonnant de constater que ce terme a été utilisé dans le contexte européen récent du plan de relance ou l’est, presque systématiquement, pour annoncer et justifier de nouveaux impôts, presque toujours à charge de ceux qui ont la caractéristique physique d’avoir de ‘larges épaules’, voire les ‘épaules les plus larges’ (à force d’être mis à contribution, les intéressés ont développé des facultés physiques hors du commun) dans nos sociétés. 

Ainsi, l’appel à la solidarité ne permet pas seulement de garantir le paiement ou le remboursement d’une dette commune déjà existante, mais, sous couvert d’un vocable prétendument chrétien et flatteur, de créer de nouvelles contraintes et obligations financières ou fiscales, permanentes ou perpétuelles, et ce généralement sans réciprocité (alors que la solidarité même repose sur une réciprocité revendiquée). On remarquera également que c’est au nom même de cette ‘solidarité’ que l’Allemagne de la chancelière Merkel, manifestement incapable d’assurer par elle-même la perpétuation biologique de sa nation, a pratiquement exigé de ses partenaires européens qu’ils accueillent tous peu ou prou des ‘migrants’, et ce indépendamment de leurs besoins ou volonté. 

Bref, l’appel à la ‘solidarité’ permet presque toujours à celui qui l’invoque à son bénéfice, et qui pourtant se trouve le plus souvent dans une situation de demande, voire d’indigence, de se comporter à l’égard de ses bienfaiteurs (méprisés et qualifiés tantôt de ‘pingres’, ‘frugaux’, etc.) comme un créancier privilégié, en mesure de déterminer les fins et les moyens, et ce alors que la dette elle-même (qu’elle soit financière ou autre, comme par exemple l’obligation d’accueillir des migrants) n’est parfois pas encore née…

Immense pouvoir que celui-là, qui en dit long sur le degré de démocratie de nos représentants et sociétés. Pourtant, rien n’empêche les mécréants de tous bords du progressisme et, plus généralement, ‘ceux-qui-se-trouvent-du-mauvais-côté-de-l’-Histoire’ d’user des mêmes armes lexicales, sans agressivité ni concession.  

J.-L. Erlovsen