Victime de violences, la police est condamnée

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Que reste-t-il de l'Etat quand il a sacrifié sa police? photo
Que reste-t-il de l'Etat quand il a sacrifié sa police? Photo Rosemay Ketchum pour Pexels

Comment est-il possible qu’en Belgique, en 2022 -à trois jours du funeste anniversaire des attentats de Paris perpétrés par des islamistes belges – un jeune policier de 29 ans ait pu être mortellement attaqué par un « équivalent fiché S » qui a eu l’outrecuidance d’annoncer son acte en matinée dans un commissariat ? Allons-nous encore nous réfugier derrière le surréalisme pour justifier de telles exactions sur notre sol ?

Les policiers victimes de violence institutionnalisées ? 

La plupart des Belges sont sous le choc. Mais ne nous y trompons pas, dans quelques semaines, le meurtre de Thomas Montjoie, ce jeune policier attaqué au couteau par un islamiste tombera dans l’oubli. Notre société dispose en effet d’une incroyable faculté à reléguer certaines victimes aux oubliettes. C’est à ce point flagrant, qu’il est impossible d’y voir l’action du hasard. Et c’est singulièrement le cas des policiers lorsqu’ils sont victimes de violences.

Dans la plupart de nos démocraties, les violences vis-à-vis de la police sont systématiquement minorées quand ce n’est pas occultées. Pire, et c’est là que cela devient interpellant sur la nature de notre société, rien n’est -sérieusement- entrepris pour agir à la source contre ces violences faites aux policiers.

Pourtant, la police, c’est au sens propre l’incarnation du pouvoir. Elle est le bras armé de ceux qui nous gouvernent. Alors, ceci étant posé, comment expliquer que ce dernier ne mette pas plus de zèle pour la préserver ? Car il faut bien le constater, nos élus livrent littéralement nos forces de l’ordre en pâture aux éléments les plus criminogènes de notre société. La démocratie aurait-elle honte de son bras armé ? Certainement. Mai 68, « CRS-SS », « ACAB » font mouche dans un certain électorat. Celui-ci propulse au pouvoir des élus porteurs de ces valeurs. Au même titre que des décideurs pensent pouvoir assurer l’approvisionnement en énergie de leurs concitoyens à l’aide d’éoliennes, certains imaginent pouvoir assurer leur sécurité sans police. Sans aller jusque-là, la classe politique dans son ensemble est assez timorée dans ses réactions face à des violences faites aux policiers. Une même frilosité se retrouve à l’égard des victimes de terrorisme. Ceci se vérifie surtout depuis que celui-ci est devenu très majoritairement le fait de groupes islamistes.

Ne nous laissons donc pas abuser par des gros mots tels que « tolérance zéro ». Ce ne sont que des paroles en l’air qui n’engagent aucun ministre puisque ceux-ci ne démissionnent plus en Belgique depuis les années 1990. Il s’agit de postures politiciennes destinées à cacher l’absence de mesures concrètes et efficaces.

A ce stade, nous ne nous étendrons pas sur les raisons profondes qui poussent le monde politique à fermer les yeux sur ces massacres, sur ces victimes au profil qui l’embarrasse tant.

Nous nous bornerons à constater qu’il est demandé à certaines catégories de victimes de souffrir en silence. Mais comme le phénomène prend de l’ampleur et perdure, il finit par être banalisé. Un policier blessé volontairement ? Un accident de travail, répond désormais le ministre Van Quickenborne ! Quant aux attentats, ce n’est pas comme l’Armistice ou la fête du Roi. Un consensus tacite semble s’être formé autour de la volonté de « tout oublier ». De banalisation en déni, nous finissons par accepter l’idée que certains d’entre nous soient sacrifiés sur l’autel du « risque zéro » qui, comme chacun le sait, n’existe pas. Pour s’assurer de ne générer aucune vague, ni aucun amalgame, les victimes sont priées de se faire discrètes. Leur simple statut de victime suggère l’idée qu’il y a eu un auteur. Et celui-là, on ne veut pas le réveiller. Ni lui, ni sa communauté. Partant de là, leur mort revêt une forme de normalité. Et c’est là que quelque chose de profondément d’anormal devrait nous sauter aux yeux.

Le sacrifice de la police

En prenant un peu de recul, dans le temps et dans l’espace, on voit apparaître dans notre société d’étranges similitudes avec les sacrifices humains pratiqués jadis dans diverses civilisations à travers le monde. En effet, après tant d’échecs du politique à réduire la violence envers les policiers et un discours aussi surréaliste après son occurrence, comment ne pas voir dans la police une variable d’ajustement tellement sollicitée qu’elle se transforme en bouc émissaire ? Et si le policier était une victime sacrificielle laissée en pâture aux groupes les plus violents de notre société ? Oh, bien sûr, pas vraiment volontairement. Mais en envoyant sur le terrain des jeunes gens, quasiment la fleur au fusil, dans des voitures qui ne passent plus le contrôle technique et avec l’assurance de devoir affronter l’opprobre en cas d’usage de leur arme même en situation de légitime défense, les décideurs connaissent la suite. Et comme ils sont décideurs, c’est qu’ils l’ont décidé en dernier ressort.

Soudain, notre civilisation qui pense vivre son apogée apparaît sous les traits barbares de ce que l’humanité a probablement produit de pire. En effet, sommes-nous si éloignés des anciennes sociétés de la Mésoamérique qui offraient de façon régulière et institutionnelle de la chaire humaine pour apaiser leurs dieux et donc, in fine, assurer la stabilité de leurs structures politiques ? L’historien belge Michel Graulich, spécialiste des sociétés précolombiennes, voyait dans ces sacrifices un fait social total au sens Maussien.

Si un certain parallélisme entre les deux situations peut se dégager, on notera toutefois que les Aztèques, par exemple, exerçant eux-mêmes ces violences à l’encontre de leurs membres conservaient la maîtrise de l’exercice légitime de la violence. En ce sens, l’Etat commettait l’abjecte, l’insupportable, mais de façon « fonctionnelle ».

Dans nos social démocraties, l’Etat par sa  récurrente passivité coupable met doublement à mal le monopole légitime de la violence qui le caractérise :

Tout d’abord, il perd son monopole en laissant des entités non étatiques exercer leur violence. Il sera temps de s’en rappeler lorsque des returnees -rapatriés aux frais de l’Etat – feront de nouvelles victimes lors d’un attentat.

Mais quand Thomas Montjoie tombe sous les coups de couteau, il faudra ajouter que l’Etat n’hésite pas à sacrifier ceux qui, justement, représentent cette violence légitime!

Voilà un comble qui en dit long sur l’état de délabrement de notre structure étatique. Sans le régalien, tout le régalien, l’Etat n’est rien.

T. H.