« Les gens de gauche qui cherchent un compromis avec la droite sont réprimandés et expulsés de leur propre camp. La droite voit la gauche comme non informée ou peut-être naïve ; la gauche, cependant, considère la droite comme intrinsèquement mauvaise. »

Ces paroles tristes et lucides sont extraites d’une tribune du jeune philosophe Sid Lukkassen pour le blog de droite néerlandais De Dagelijkse Standaard. Cet extrait a été partagé sur Twitter par Theo Francken, lui-même régulièrement diabolisé et nazifié par la gauche, avec un hyperlien vers l’article qu’il juge « intéressant ». Si votre néerlandais est à niveau, lisez-le, autrement lisez-le quand même avec l’aide de Google Traduction. Les articles et les livres de Sid Lukkassen constituent (avec ceux de Thierry Baudet) une bonne raison de se remettre au néerlandais.

Pourquoi lire Sid Lukkassen ? Parce qu’il secoue le cocotier conservateur. Les intellectuels et les commentateurs conservateurs sont lucides – c’est pour ça que nous les apprécions et que la gauche morale les déteste – mais cette lucidité vire souvent au déclinisme auto-prophétique. Le cas le plus emblématique de cette tendance défaitiste est l’écrivain français Michel Houellebecq. En général, les intellectuels de droite s’arrêtent satisfaits au diagnostic mille fois remâché du déclin de l’Occident. Et ceux qui osent avancer un pronostic nous invitent timidement à renouer avec « nos racines chrétiennes » (c’est par exemple la position de notre David Engels national, du Québécois Mathieu Bock-Côté et du Britannique athée Douglas Murray).

Le problème, c’est que l’Occident précède la chrétienté et que la chrétienté n’est pas occidentale mais universelle. De plus, lier la survie de notre civilisation à une religion déclinante (à tout le moins chez nous) et si contraire à notre vision moderne et désenchantée du monde est un pari risqué (euphémisme). C’est d’ailleurs pour ça que Sid Lukkassen qualifie son conservatisme de « laïc et gramscien » (plus sur ce deuxième terme dans la suite du texte). En fait, ces dernières années, le trentenaire en est carrément venu à rejeter l’étiquette de « conservateur » pour lui préférer celle de « post-progressiste ».

Qu’est-ce que le post-progressisme ?

Ce faisant, on pourrait lui reprocher de ne se définir qu’en réaction à son ennemi « le progressiste », mais l’appellation a le mérite de soulever des questions importantes et trop souvent escamotées par la droite : que reste-t-il à conserver quand toutes les institutions sont pourries de l’intérieur par le « marxisme culturel » (auquel il a consacré plusieurs essais) ? Sid Lukkassen refuse de se définir comme conservateur, car « la nature prudente du conservatisme et sa vénération de l’autorité poussent [le conservateur] à agir encore et toujours contre son meilleur jugement. » À cause de leur naturel conformiste, les conservateurs finissent inéluctablement par adopter avec quelques années de retard les prescrits moraux et linguistiques de la gauche (pensez au parti d’Angela Merkel).

Sid Lukkassen refuse aussi l’étiquette de « réactionnaire ». La dernière fois que je l’ai vu, il m’a répété que « nous ne pourrons pas revenir aux années cinquante ». Et je ne peux qu’acquiescer : la pilule contraceptive et la déchristianisation massive sont des ruptures anthropologiques majeures. Entre nous et le passé, le fossé est encore trop profond. Nos ancêtres nous apparaissent presque comme des étrangers. Le réactionnaire se voit donc frappé d’inauthenticité. « Quand la tradition est devenue une forme morte sans âme, il faut en disposer, et n’en garder que ce qui est utile à notre présent » m’a-t-il dit.

Il y a un soupçon d’hégélianisme dans la pensée « post-progressiste » de Sid Lukkassen : le conservatisme (« les années cinquante ») est la thèse, le progressisme l’antithèse, et le post-progressisme la synthèse. C’est en quelque sorte un dépassement du progressisme, mais de l’intérieur. Malgré mes nombreuses discussions avec Sid et la lecture de ses articles, je ne suis pas sûr de savoir exactement sur quoi doit aboutir ce mouvement dialectique, mais cette indétermination est plutôt un avantage : plutôt que de jouer les prophètes ou de nous imposer une utopie, le philosophe réfléchit aux conditions pratiques d’une résistance effective, ici et maintenant, à ce qu’il appelle « l’Église de la gauche ».

Pour l’édification d’un nouveau pilier

C’est sur ce point que Sid Lukkassen sort du lot, et qu’il devient « gramscien » (du nom du penseur italien Antonio Gramsci) : par sa réflexion poussée sur les institutions et les médias (auxquels il a dédié un livre tiré de sa thèse de philosophie), l’intellectuel trace les contours de l’action politique pour la droite aujourd’hui. Plutôt que d’attendre l’homme providentiel ou de tout miser sur le système électoral, il nous invite à redécouvrir une tradition commune aux Néerlandais et aux Belges : la pilarisation (du néerlandais « verzuiling »).

En Belgique, nous avions les piliers libéral, catholique et socialiste, aux Pays-Bas les piliers protestant, catholique, social-démocrate et libéral, chacun avec leur propre parti, syndicat, mutualité, média, université, mouvement de jeunesse, etc. Aux Pays-Bas comme en Belgique, la société se « dépilarise » progressivement, mais cette dépilarisation n’est pas synonyme de désidéologisation. Elle marque au contraire le triomphe des « croyances » de la gauche qui homogénéisent l’ensemble du corps social. Résultat : les citoyens réfractaires se retrouvent isolés et éclatés face à un système qui veut anéantir leur liberté et leur identité.

Pour sortir de son impotence politique, la droite n’a pas d’autre choix : elle doit se retrousser les manches et bâtir un nouveau pilier. C’est à partir de cette base de repli qu’elle pourra reconquérir la société et la sauver de « l’instinct de mort » qui la ronge. À ceux qui objectent qu’il ne faut pas tout politiser, Sid Lukkassen répond qu’il est déjà trop tard. Les radical sixties, dont le cri de ralliement était « the personal is political », ont triomphé. « Allez à des événements politiques, nous dit Sid Lukkassen, le reste ne peut plus être fun de toute façon, car nous sommes trop divisés pour cela. » Et c’est malheureusement vrai : au bureau, aux réunions de famille, partout, il faut exprimer les opinions correctes (sur Black Lives Matter, Trump, etc.), ou encourir des sanctions sociales dissuasives (perte d’emploi, ostracisme, etc.), le silence n’étant même plus permis (« silence is violence », assènent les activistes).

Un véritable entrepreneur intellectuel

Plus facile à dire qu’à faire, mais en bon parrèsiaste Sid Lukkassen se tient autant que possible à l’écart des institutions académiques mainstream. Il refuse de laisser son job pour le groupe européen ECR (dont font partie la N-VA et le Forum voor Democratie de Thierry Baudet) interférer dans son travail de penseur et de commentateur indépendant. Il finance la publication de ses articles et de ses livres grâce à des solutions innovantes d’abonnement mensuel et de crowdfunding. Sa bien nommée fondation De Nieuwe Zuil (le nouveau pilier) lance d’ailleurs une nouvelle campagne de financement participatif pour traduire en anglais et compiler ses travaux précédents sur des sujets aussi divers que la démographie, l’islam, l’avenir de la démocratie représentative à l’ère numérique, l’évolution du marché sexuel et le marxisme culturel.

J’ai déjà eu le privilège de lire les essais en question et je ne peux que conclure cet article en vous invitant à participer dans la mesure de vos moyens (infos en bas de cet article). C’est par ce genre de petits gestes que nous pourrons construire un nouveau « pilier » pour la défense de notre civilisation.

Nicola Tournay