Dire qu’on a failli passer à côté de Pressing, livre autobiographique sorti le 25 octobre 2019 aux éditions éponymes. Son auteur et protagoniste, Philippe d’Anière, est le batteur des légendaires Starshooter, ce groupe de punk qui a sévi dans l’Hexagone entre 1975 et 1982. Après quatre albums studio, le groupe se sépare. Ce sont les mielleux de Téléphone qui raflent finalement la mise. C’est peut-être mieux ainsi. Pour entrer dans la légende, il vaut mieux frapper un grand coup et tirer sa révérence, même si Starshooter chantait « Get Bacque » non sans ironiser sur le célèbre refrain des quatre de Liverpool.

Dans cette autobiographie, Phil Pressing alias Philippe d’Anière, fils de très bonne famille, nous raconte comment il se retrouve sur le carreau à la séparation du groupe. Mais pas pour longtemps, sa formation de bijoutier lui permettant d’ouvrir une boutique dans les beaux quartiers de son Lyon natal. Passer du punk à la bijouterie, c’est radical mais c’est vite chiant, surtout quand on fréquente la pègre et ses prostituées.

Donc, notre Phil enchaîne les aventures et commencent à intéresser les renseignements généraux et la police, même s’il n’est ni un criminel ni un truand. Mais quand les condés lui mettent le grappin dessus, il doit bien se décider à plier boutique et bagage pour se mettre à l’ombre, ou au soleil plus exactement. C’est ainsi qu’il se tire à Los Angeles en mai 1986 pour se lancer dans le « tissu business ». Il travaille pour des grandes marques de vêtements et d’autres mastodontes de la grande distrib’, ces mêmes poids lourds qui font du signalement vertueux dans leurs pubs et leur comm’ mais qui n’hésitent pas à traîner sous-traitants et ouvriers plus bas que terre, réduction des coûts et maximisation des marges obligent.

Phil la joue carte sur table. Ce n’est ni un saint ni salaud. Oui, il est illégal au pays de l’oncle Sam mais il ne vit pas de food stamps. Son pognon, il le gagne à la sueur de son front dans des deals tantôt juteux tantôt foireux, mais toujours basés sur l’échange volontaire. D’ailleurs, il ne se cache pas d’avoir employé des Mexicains illégaux à la petite semaine dans son usine de fringues qui tournait à plein rendement sous un soleil de plomb lorsque les commandes abondaient. C’était le contrat, à prendre ou à laisser.

La suite est de la même trempe. On baigne dans la chaleur du road movie américain sous l’angle d’un Frenchy. Le livre est un brûlot ardent où les trois sacro-saints ingrédients sont évidemment réunis : sex, drugs and rock’n roll. Parce qu’en matière d’histoires de fesses, de poussière d’ange et de décibels, le lecteur est servi. Entre deux shots de tequila et une clope humide, on peut quand même reprendre son souffle pour plonger ensuite dans des passages tantôt comiques tantôt tragiques. Bref, on rit et on pleure. Il y a à boire et à manger, même si parfois c’est du crotale avec des frites et du ketchup.

Phil, il n’aime pas trop l’Etat et sa grosse main bien visible. C’est un euphémisme. Chez lui, c’est la parole qui prime, même s’il l’accompagne souvent avec un 9mm en poche histoire de couvrir ses arrières. Il est certes issu d’une famille de la haute bourgeoisie lyonnaise (il ne cache pas ses origines), mais il revendique fièrement son étiquette libertarienne. On est à mille lieues des petits bourgeois gauche caviar de Nuit Debout qui viennent s’encanailler le temps d’une crise de boutons sur une placette parisienne ou dans un amphithéâtre à crypto-marxistes entre deux conférences sur l’éveil de la conscience du moi parmi les crevettes grises LGBTQXYZ+ en Mer du Nord.

Ici, ça sent l’embrouille, les rails de coke et les effluves de liquide séminal à chaque page. Ça sent les matins brumeux et les gueules de bois monstrueuses sur fond de décors miteux. Mais l’homme, s’il connaît le deuil et les déboires, se relève à chaque fois pour faire face à l’adversité. Phil retrouve sa voie dans le business des bateaux et des meubles de luxe, celle qu’il poursuit toujours actuellement.

On ne va pas vous le cacher ni tirer dans le dos de l’auteur. Ce n’est pas de la grande littérature. Phil reconnaît lui-même qu’il n’est pas écrivain. C’est débité à la punk comme un morceau de 2 minutes joué en 3 accords à plus de 110 décibels. Tant pis si ça ne plaît pas. Moi, j’ai adoré tellement ça respire la sincérité et le rock’n roll. On est aux antipodes des délires dégénérés postmodernes et transgenres à la Despentes & Co. Et puis, si ça suscite chez le lecteur une furieuse envie de réécouter les albums de Starshooter, c’est bonard. Rock on!

Jules Alove