Jadis subversif et insolent, le rock est devenu ultra-conventionnel et politiquement correct à l’image, certes hypocrite, de la faune hollywoodienne et artistes subventionnés avides de reconnaissance. Épris de la religion postmoderne, en fait une dérive néo-païenne, les pseudo-rockers contemporains n’en finissent plus d’aligner les poses vertueuses afin d’assurer leur place au Valhalla du signalement moral. Mais où est passé leur goût du scandale ?

Les pionniers

Mais qu’est-ce qui caractérisait ces pionniers ? Partageaient-ils des traits communs ? Quel était leur objectif ? Y a-t-il un profil psychologique du vieux rocker ?

Rock Awhile – Goree Carter (1949) – probablement le premier morceau rock

Si le rock tire indéniablement ses racines du blues et de la country, il s’en affranchit rapidement en adoptant un tempo plus engagé et un son de guitare électrifié omniprésent. Dès le début des années 1950, les pionniers tels que Little Richard, Bill Haley, Gene Vincent, Elvis Presley, Bo Didley, Buddy Holly et Chuck Berry entre autres, occupent le devant de la scène. C’est d’ailleurs ce dernier qui est généralement reconnu pour avoir popularisé la distorsion du son de la guitare électrique.

On tourne le dos à la seconde guerre mondiale et à son lot d’horreurs. La jeunesse, nos fameux boomers pour la plupart, ne se reconnaît plus dans cette société conservatrice et policée. Elle trouve inévitablement un exutoire et un défouloir dans cette musique de Noirs jouée par des Blancs (et des Noirs aussi hein). La censure a beau se démener, rien n’y fait. Les jeunes veulent de la débauche avec du style, de l’énergie avec les cheveux dans le vent. Ils se choisissent les nouveaux rebelles de la société en la personne des rockers qui incarnent dès lors la subversion et la désobéissance dans un déluge d’arrogance juvénile. La mayonnaise prend. Le raz-de-marée rock’n roll déferle sur les Etats-Unis et ensuite le monde. On arrose le tout de bière tiède et de whisky frelaté.

Mods and rockers

Coté Outre-Atlantique, on n’entend pas se laisser faire face à l’invasion de l’ex-colonie. D’ailleurs, la vieille société conservatrice britannique a bien besoin d’un coup de fouet. Les mods carburent aux amphétamines dans les clubs pendant la nuit quand ils ne se foutent pas sur la gueule avec les rockers, en fait les Teddy Boys, pendant la journée. Mais les deux camps organisent la riposte musicale et s’affrontent à grands coups de décibels (et de poings, il faut le dire), ce qui culminera dans les émeutes de Brighton en 1964.

Les Rolling Stones ont flairé le filon et prennent le train en marche (après quelques rails de coke) avec succès pendant que les Beatles, fraîchement revenus de Hambourg, ont décidé de conquérir le monde. A l’apogée de leur gloire, leur leader John Lennon pète un scandale en déclarant que les Beatles sont plus célèbres que Jésus. Si la citation prête à sourire de nos jours, il faut bien avoir à l’esprit qu’elle provoqua l’indignation générale dans les rangs des chrétiens conservateurs de l’époque. Ce fut une véritable bombe. De leur côté, les Who décident d’en remettre un couche et scandalisent la société lorsque Roger Daltrey chante « I hope I’ll die before I get old » (“J’espère que je mourrai avant de devenir vieux”) dans le tube My Generation. Pour bien enfoncer le clou, ils jouent à un niveau sonore affolant et explosent leur matos sur scène à la fin des concerts. Le péril jeune est en marche.

Fureur de vivre

On veut vivre, brûler la chandelle par les deux bouts et, s’il le faut, mourir jeune. La fureur de vivre anime les rangs des ados et jeunes adultes qui voient dans le rock une manière de faire un doigt d’honneur à la société. James Dean s’est mangé la colonne de direction de sa Porsche en pleine poitrine mais peu importe, il faut aller encore plus vite. D’ailleurs, toute mort est bonne pour édifier un mythe.

Les folles années 60 amènent aussi leur lot de substances pour s’enfoncer plus loin dans la débauche et la défonce. Des effluves d’encens nous titillent les narines. Ce sont les hippies qui débarquent avec le flower power et l’amour libre. Peace and love. Ceci culminera avec le festival de Woodstock en 1969 qui réunira plus de 400 000 visiteurs en pleine épidémie de la grippe de Hong-Kong. Pas d’interdiction de rassemblement à l’époque. Folie ou ignorance? A vous de voir.

Le rock psychédélique fait couler l’acide et la fuzz pendant que le prog rock s’en empare pour des formats longs. Coté US, Lou Reed est un rock’n roll animal défoncé à l’héroïne. Coté UK, l’androgyne David Bowie perce sur la scène glam et organise son propre assassinat sur scène afin de tuer son personnage de Ziggy Stardust devant un public affolé. Jimi Hendrix, fraîchement débarqué de l’Amérique qui le boude, tente sa chance chez les rosbifs avec l’aide du bassiste des Animals, Chas Chandler, et du légendaire guitariste Eric Clapton. Jimi a un style exceptionnel et un toucher sublime mais il a surtout un sens de l’improvisation et de la métrique qui aura du mal à s’imposer à l’origine tant son approche est novatrice, voire choquante. Il finira quand même sur la scène de Woodstock et celle de l’Île de Wright avant de rejoindre le club des 27 (les rockers décédés à l’âge de 27 ans).

Chants d’horreur

Dans l’arrière salle miteuse d’un cinéma diffusant principalement des films d’horreur, quatre métallos issus de la cité noire de Birmingham se cherchent un style. Ils s’interrogent sur ce qui fait vibrer les gens. La réponse ne tarde pas à arriver : le goût de l’horreur.

Le gros son est au rendez-vous, les paroles sont sombres et font allégeance à la magie noire et l’occultisme, la rythmique est lourde : le heavy metal de Black Sabbath voit le jour. Son chanteur Ozzy Osbourne enfile les seringues et les filles quand il ne croque pas la tête d’un volatile en pleine interview, déclenchant l’épouvante dans la foule de journalistes effarés.

On va faire court, on va faire simple

Les formats longs commencent à taper sur le système des quelques branleurs qui traînent leurs guenilles rafistolées avec des épingles de nourrice dans le quartier londonien de Camden Town. Un rouquin boutonneux à la gouaille unique s’y fait remarquer. Il faut dire qu’il affiche fièrement un T-shirt dégueulasse sur lequel il a écrit I hate Pink Floyd (Je déteste Pink Floyd).

La technique musicale et le long et fastidieux apprentissage de l’instrument, ça commence à bien faire. Il faut revenir à l’essence même du rock, à sa quintessence juvénile. C’est ainsi que ce filou de Malcolm McLaren réunit quatre champions du scandale sous le nom de Sex Pistols avec, à leur tête, ledit rouquin au doux sobriquet de Johnny Rotten (rotten signifie pourri en anglais, son vrai nom est John Lydon). Le Royaume-Uni tient enfin sa vengeance et la vague punk déferle sur le monde occidental comme la misère sur le monde soviétique. Evidemment, dans la logique de son slogan No future, ça ne durera pas longtemps.

Côté américain, ce sont les Ramones qui portent l’étendard punk. En leur sein, ce quatuor compte deux démocrates et deux républicains. On se parlait et on se respectait à l’époque. Vous imaginez un groupe de punk s’afficher en soutien de Trump de nos jours ?

Chronique d’un suicide annoncé

L’éphémère mouvement punk retourne dans les bas-fonds d’où il est sorti mais non sans laisser des traces. Le Royaume-Uni doit guérir du cancer socialiste et goûte à la chimiothérapie de Maggie Thatcher. C’est sur fond d’inflation et de récession économique que les Mancuniens de Joy Division expriment leur spleen et leur rage froide dans un postpunk dépressif. Subversion oblige, le nom du groupe est tiré des baraquements utilisés par les nazis pour violer les prisonnières des camps qu’ils jugeaient à leur goût. Côté coldwave, Robert Smith volent en joyeuses noces avec ses camarades de The Cure  et chante Killing an Arab (inspiré du roman L’Etranger d’Albert Camus selon ses dires). On avait le sens de l’humour à l’époque. Et cet humour passait sur les ondes.

Mais c’est déjà le chant du cygne pour un mouvement rock qui bat de l’aile et se voit de plus en plus mis dans l’ombre par la pop commerciale, le disco, et la musique électronique qui commence à percer tout doucement. Les morceaux font la part belle aux synthés et les guitares, quand elles sont présentes, servent plus à produire un bruit de fond.

Il y aura bien des sursauts d’orgueil avec le hard rock californien et le grunge de Seattle, mais les deux mouvements tourneront vite en ridicule argument commercial. Kurt Cobain, leader de Nirvana, préférera se tirer une balle dans la tête face à un succès qui le répugne (en plus de devoir se battre avec une addiction à l’héroïne et sa tarée de gonzesse nommée Courtney Love). Il faut dire, que dans l’intervalle, les major companies ont flairé l’oseille et veulent tout régenter, à commencer par l’innovation, le langage et les postures à l’encontre des paradigme du temps. Les idées postmodernes issues d’un marxisme revisité à la sauce de l’école de Francfort font leur bonhomme de chemin dans ce monde aussi vil que corrompu, ce qui implique que de plus en plus d’artistes et de groupes subversifs se voient contraints de trouver des labels indépendants dont la puissance de diffusion est moindre. A tel point que, pour ceux qui restent chez les majors, des paroles sont réécrites et des mots sont effacés dans les enregistrements officiels. Vous me direz que cela existait déjà avant. En effet, mais ce qui est nouveau maintenant, c’est qu’il faut enlever toute trace du passé, des paradigmes et de la culture qui prévalait à une époque donnée. Demandez un peu à Axl Rose de Gun’s Roses le tombereau d’injures qu’il a reçu pour son « niggar » dans une de ses chansons dont les paroles ne faisaient même pas référence à une personne d’origine africaine pour info.

Ciel, j’ai perdu mes couilles !

Bref, le rock a perdu ses couilles. Il s’est vidé de son essence. Il a perdu sa subversion. Il n’est pas étonnant que le rap ait trouvé un écho favorable parmi les jeunes sur les 20 dernières années, et pas seulement les jeunes de couleurs. Les jeunes blancs, en recherche d’un modèle masculin, viril et subversif, ont trouvé leur saint graal dans le rap. Mais ce dernier genre n’est pas immunisé contre la baisse de testostérone non plus. En effet, il est investi de plus en plus par des petits blancs dévirilisés tels que les insipides Roméo Elvis et Eddy de Pretto.

Même Eminem, le rappeur blanc de Detroit connu pour son sens de la subversion et de la punchline, a perdu sa verve, prenant publiquement des postures anti-Trump et hurlant sa honte d’être blanc. Côté verdâtre, le récent groupe The 1975 tente de surfer sur la vague Greta en s’associant à la moche marionnette suédoise (enfin à ses commanditaires sorossiens surtout) pour un morceau lamentable et casse-couilles. Et on affiche un T-shirt antifa pour la photo sur le site d’Extinction Rebellion au passage. C’est tellement décalé et original…

C’est quoi le nouveau punk alors ?

Prendre toutes les poses de signalement vertueux dictées par la doxa postmoderne et son hégémonie culturelle relève du consensus, de la lâcheté et du suivisme. Il est d’ailleurs amusant de voir tous ces jeunes cons prétendre être rock tout en affichant leur adhésion à l’extrême-gauche du spectre politique, exactement là où le rock était interdit. Demandez un peu aux anciens du bloc de l’Est et de ses satellites.

Les polarités s’étant tellement inversées que, après l’attentat du Bataclan à Paris en novembre 2015, Jesse Hugues, chanteur des Eagles of Death Metal assurant la tête d’affiche, fera l’objet d’attaques virulentes par la presse progressiste après ses déclarations à caractère conservateur quant à la libre détention des armes. Recherche faite, le type était juste un libertarien traumatisé qui voulait se protéger de manière légitime. Les Inrocks préférant mettre en couverture et offrir une tribune libre à l’assassin de gauche Bertrand Cantat, le pauvre Jesse sera cloué au pilori sans droit de réponse. Quand on n’est pas de gauche, on n’a pas droit au statut de victime. Sorry, Jesse.

On va donner le mot de fin à John Lydon himself. Dans une récente entrevue sur une chaîne britannique, il a défendu Donald Trump, le Brexit et même la reine d’Angleterre. En voilà de la subversion et du trolling en ces temps postmodernes ! A l’heure où toutes les postures dégénérées et dysgéniques sont la norme, un seul constat s’impose : le conservatisme est le nouveau punk.

God save the Queen

Jules Alove