Il suffit que Bart De Wever évoque que la Flandre contribue à 70% des rentrées fiscales du pays et à plus de 80% de ses exportations pour faire prendre conscience de l’absurdité d’un gouvernement minoritaire côté flamand et le voilà immédiatement convoqué au tribunal de La Libre Belgique où un édito lui prête la volonté de réintroduire le suffrage censitaire. Qu’en est-il réellement?

Le suffrage censitaire, ce droit de vote accordé à ceux qui versent un impôt direct, le cens, remonte  à une époque révolue, celle de la création de la Belgique en 1830. Techniquement, il sera abandonné en 1893 au profit du suffrage universel  tempéré par le vote plural, même si Léopold II  avait précédemment profondément réformé le système. 

Alors lorsque La Libre Belgique établit une analogie entre le constat de Bart De Wever et les balbutiements d’un Etat qui n’avait pas encore rôdé sa Constitution, on hésite entre la parfaite mauvaise foi et l’incapacité à appréhender les faits historiques. En effet, tout comme le règne de Léopold II requiert un certain recul pour être appréhendé correctement par nos contemporains, il est au mieux illusoire, au pire malhonnête, de vouloir établir un parallélisme entre le vote censitaire et les transferts Nord-Sud.

Tout d’abord, le vote censitaire s’inscrit dans une époque où l’impôt était quasi inexistant… Et oui, aussi inimaginable que cela puisse paraître, l’impôt confiscatoire n’est pas une fatalité et il n’a pas toujours existé. Sans établir de corrélation d’emblée, on relèvera tout de même qu’à cette époque les mandats n’entraînaient pas des niveaux de rémunérations tels que ceux qui font régulièrement la une des journaux au gré des « affaires » et autres « Publifineries ».

En somme, si les droits électoraux des Belges étaient plus réduits, il en allait de même de leur servitude vis à vis des finances de l’Etat . C’était un temps où l’on n’avait pas à calculer le “jour de libération fiscale », date à laquelle un travailleur commence à générer son revenu. En Belgique, mauvais élève, le citoyen commence seulement à gagner sa vie après la mi-juillet, tous les jours travaillés précédemment étant consacrés au paiement de l’impôt. Parler de cens, c’est évoquer la fiscalité. Compte tenu de l’évolution dramatique de celle-ci ces derniers temps, comparer 1830 à 2020 n’a aucun sens. A l’inverse de l’électeur de 1830 qui « payait » pour gouverner, le Flamand, en 2020, paye le train de vie de ceux qui lui refusent de gouverner. Vu sous cet angle, on comprend mieux le courroux de la N-VA. 

Image par Mimzy de Pixabay endettement

Mais l’Histoire ne semble pas s’arrêter à cette injustice. En effet, les documents qui permettent de retracer le fil des transferts de richesses du Nord vers le Sud depuis la création de la Belgique semblent indiquer que la Flandre depuis le début plus contribué aux finances de l’Etat que le reste des entités. C’est en tout cas ce que laisse entendre une étude au long cours, « Les transferts interrégionaux en Belgique : une approche historique », menée en 2007  par le Centre de recherches en Economie Régionale et Politique Economique (CERPE) rattaché aux Facultés Notre-Dame de la Paix de Namur (FNDP).

Bien que les données disponibles ne permettent pas de réaliser des calculs aussi précis que pour la période contemporaine, l’étude du CERPE en a tiré une cartographie globale des transferts indiquant le sens qu’ils ont emprunté. Voici ce que l’on peut y lire page 11:  « (…) Hannes conclut que la Flandre n’a jamais bénéficié de transferts fiscaux en provenance de la Wallonie. Au contraire, souligne-t-il, « chaque flamand a payé en moyenne 5,3% d’impôt direct en plus qu’un résident wallon »3 . S’agissant des taxes indirectes, Hannes calcule que « la Flandre a payé 41% d’impôt en plus par habitant que la Wallonie »4 . Autant d’argent que la Flandre n’a jamais vu revenir, précise-t-il encore. »

Voilà qui tord le cou au récit officiel des francophones. Celui-ci commence par les valoriser dans le rôle de généreux donateurs venus au secours d’une Flandre où l’on mourrait de faim. Après quoi, il dépeint les Flamands, devenus riches grâce à la sueur et au génie wallon, comme des ingrats refusant de renvoyer l’ascenseur à une Wallonie qui amorce son déclin dès les années 1960. 

Le problème, c’est qu’il semble bien d’après l’étude qu’il n’y ait rien eu à renvoyer dans le chef de la Flandre car l’ascenseur n’a pas fonctionné dans le sens indiqué dans ce qui semble s’apparenter à une légende…

 

Pour l’illustrer, comparons l’héritage urbanistique laissé par les investissements réalisés au XIXe siècle dans deux communes comme Bruges et Liège. Toutes deux sont des villes d’eau et on imagine les insurmontables problèmes sanitaires et logistiques que cela posait au XIXe siècle. Liège a été en mesure de financer le comblement des canaux. La majeure partie des travaux s’est déroulée après 1830. A l’inverse, Bruges n’a pas disposé des ressources pour se lancer dans un chantier aussi titanesque ce qui aura eu comme heureuse conséquence de préserver sa structure médiévale. 

Photo de Viktor Mogilat provenant de Pexels, Bruges, patrimoine mondial de l’Unesco.

L’ironie de l’histoire -pour ne pas dire la revanche- est aujourd’hui visible dans tous les guides touristiques et figure même sur le site de l’Unesco. Elle prouve aussi que gouverner, puisque c’est prévoir, c’est avant tout gérer convenablement les ressources nécessaires à la réalisation des grands projets politiques. A Liège, où l’argent a en son temps coulé à flots pour remblayer toutes les voies d’eau, les élus ont tellement pris goût aux travaux qu’ils ont pris la vilaine habitude d’entretenir des chantiers long de plusieurs décennies accompagnés d’une mise à sac du patrimoine. A cet égard, la Place Saint-Lambert et la gare des Guillemins offrent les meilleurs exemples de ce qu’il ne faut pas faire.

Photo de Dirty boots provenant de Pexels, chantiers urbains et malgouvernance

Il n’y a que dans un monde où les fondamentaux de l’économie ont été pervertis, par exemple avec l’avènement de « l’argent magique » qui est aussi celui des emprunts à taux zéro (quand celui-ci n’est pas négatif!) que l’on peut s’offrir le luxe de nier les principes de la bonne gouvernance. 

Ce qui côté francophone est analysé comme un vote des extrêmes chez les Flamands s’apparente surtout à une quête de retour au bon sens, avant tout de nature économique et budgétaire. L’électeur de la N-VA refuse de payer son électricité le double ou le triple pour poursuivre des chimères écologistes. Il n’est pas opposé à l’environnement. Que du contraire. L’électeur du Vlaams Belang n’est pas raciste. Il refuse simplement d’appauvrir les siens pour financer l’installation de populations allochtones. Il sait que cela conduit à déshabiller Paul pour habiller Jacques et c’est contraire à sa volonté.

Maintenant que les francophones ont prouvé qu’ils étaient prêts à sacrifier la démocratie pour poursuivre leur fuite en avant dans l’inconnu budgétaire, il est clair que les Flamands ne reviendront plus sur leur exigence d’avancer vers le confédéralisme. Et celui-ci, risque faire figure de minimum syndical lors de la prochaine réforme de l’Etat. 

Tatiana Hachimi