
Le 13 mars 2025, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu un arrêt historique – bien que passé inaperçu – dans l’affaire Vyacheslavova et Autres c. Ukraine, pointant du doigt la responsabilité de l’État ukrainien dans les violences tragiques survenues à Odessa en mai 2014. Cet arrêt, qui intervient onze ans après les faits, met en lumière les manquements des autorités lors des affrontements entre militants pro-Maïdan et pro-russes, et soulève des questions brûlantes sur l’état de droit en Ukraine, pays candidat à l’Union européenne.
Un contexte de crise : de Maïdan aux tensions d’Odessa
Fin 2013 et début 2014, l’Ukraine est secouée par une vague de protestations et d’émeutes, déclenchées par la suspension d’un accord d’association avec l’Union européenne. Ces manifestations, connues sous le nom de révolution de Maïdan, culminent en février 2014 avec la destitution du président Viktor Ianoukovytch, qui s’exile en Russie. Ce soulèvement, marqué par des violences extrêmes, fait 121 morts et des centaines de blessés. Des groupes ultranationalistes, comme le Secteur droit, jouent un rôle actif dans ces événements, souvent accusés d’actes violents, sans que cela ne suscite de condamnations claires de la part des autorités ukrainiennes ou de la communauté internationale. On rappellera aussi que de nombreux éléments semblent confirmer à l’époque l’implication de services de renseignements occidentaux dans le Maïdan. L’enregistrement de Victoria Nuland qui a fuité en 2014 plaide en ce sens.
Dans ce climat de polarisation, les populations russophones du Donbass, de Donetsk et de Louhansk se soulèvent contre le nouveau gouvernement pro-européen. L’abrogation de la loi sur les langues régionales, qui prive le russe, le roumain, le hongrois et le tatar de Crimée de leur statut officiel, attise les tensions. Parallèlement, des parlementaires d’opposition sont emprisonnés, assassinés ou contraints à l’exil, tandis que la Constitution ukrainienne est amendée sous l’œil passif des démocraties occidentales.
Odessa, ville portuaire du sud de l’Ukraine, n’échappe pas à cette spirale de violence. Dès mars 2014, des militants pro-russes installent un camp de tentes sur la place Kulykove Pole pour protester contre les mesures anti-russes du gouvernement. La situation s’envenime fin avril, lorsque des supporters de football, rejoints par des hooligans et des groupes ultranationalistes, organisent une marche pour « une Ukraine unifiée » le 2 mai 2014.
Le 2 mai 2014 : un massacre sous les yeux de la police
Le 2 mai 2014, la marche pro-ukrainienne dégénère rapidement. Malgré des signaux d’alerte évidents, le ministère de l’Intérieur ne prend aucune mesure pour prévenir les violences. Les forces de police, déployées principalement pour surveiller un match de football, restent passives face à l’escalade des tensions. À 16h10, un premier coup de feu retentit : une balle atteint un manifestant pro-russe à l’estomac. Les tirs s’intensifient, faisant six morts dans les rangs des pro-russes.
Les militants pro-Maïdan chargent alors le camp de tentes de Kulykove Pole, pourchassant les manifestants pro-russes. Ces derniers, cherchant à échapper à la violence, se réfugient dans la Maison des syndicats, un immeuble de cinq étages. Mais la situation empire : à 19h45, les assaillants jettent des cocktails Molotov à l’intérieur du bâtiment, qui s’embrase rapidement. Les extincteurs, hors service, ne permettent pas d’éteindre l’incendie. Les pompiers, qui auraient reçu l’ordre de ne pas intervenir, n’arrivent pas à temps. La police, quant à elle, n’intervient pas pour protéger les victimes.
Pris au piège par les flammes, de nombreux militants pro-russes se jettent par les fenêtres. Certains meurent sur le coup, d’autres, blessés, sont attaqués au sol par des pro-Maïdan. Le bilan est effroyable : 42 morts et plus de 200 blessés. Les autorités locales s’empressent de nettoyer la place, détruisant les preuves et rendant toute enquête ultérieure presque impossible.
Une justice entravée : l’impunité des responsables
Dans les jours qui suivent, aucune enquête sérieuse n’est menée. Des vidéos montrent pourtant des militants pro-Maïdan commettant des actes de violence, mais les auteurs identifiés ne sont pas poursuivis. Beaucoup s’enfuient à l’étranger, tandis que la lenteur des procédures judiciaires conduit à la prescription des faits. Onze ans après le massacre, aucun responsable n’a été traduit en justice, laissant les familles des victimes dans un sentiment d’abandon.
L’arrêt de la CEDH : une condamnation tardive mais significative
En 2015, des familles de victimes saisissent la CEDH, accusant l’État ukrainien de négligence. Le 9 avril 2024, la Cour rend enfin son verdict dans l’affaire Vyacheslavova et Autres c. Ukraine. Elle conclut que l’Ukraine a violé l’article 2 (droit à la vie) et l’article 3 (interdiction des traitements inhumains ou dégradants) de la Convention européenne des droits de l’homme. La CEDH reproche aux autorités ukrainiennes d’avoir manqué à leur devoir de prévention, malgré des signaux clairs de tensions, et d’avoir failli à protéger les citoyens lors des affrontements. La passivité de la police et l’absence d’intervention des pompiers sont particulièrement pointées du doigt.
La Cour critique également l’absence d’enquête effective après les faits. « Les autorités ukrainiennes n’ont pas pris les mesures nécessaires pour établir les responsabilités et traduire les coupables en justice », note l’arrêt. En conséquence, l’Ukraine est condamnée à verser des indemnisations aux requérants, comprises entre 10 000 et 15 000 euros par personne. Cependant, la CEDH ne désigne pas de responsables individuels, qu’il s’agisse des autorités locales, régionales ou nationales, ce qui laisse un goût d’inachevé pour certains.
Un silence assourdissant de la communauté internationale
Cet arrêt intervient dans un contexte où l’Ukraine est candidate à l’Union européenne, soutenue par des figures comme Ursula von der Leyen. Pourtant, la décision de la CEDH passe largement inaperçue dans les médias mainstream occidentaux. Aucun chef d’État européen ne commente publiquement le jugement, et des figures influentes comme Victoria Nuland, qui avait soutenu les révolutionnaires pro-Maïdan en 2014, ou Bernard-Henri Lévy, agitateur lors des événements de Maïdan, restent silencieuses.
Par ailleurs, la présence d’un juge ukrainien, Mykola Hnatovsky, au sein du collège des juges de la CEDH, soulève des questions. Né à Kiev en 1977, Hnatovsky a occupé des fonctions au sein du Bureau du Procureur général de l’Ukraine sous la présidence de Volodymyr Zelensky entre 2021 et 2022, avant de devenir juge à la CEDH en juin 2022. Cette situation interroge l’impartialité du processus, bien que la Cour n’ait pas relevé de conflit d’intérêts.
Quelles leçons pour l’avenir ?
L’arrêt de la CEDH, bien que tardif, constitue une victoire symbolique pour les familles des victimes d’Odessa. Il rappelle que les États ont une obligation de protéger leurs citoyens, même dans des contextes de crise, et que l’impunité ne peut être tolérée. Cependant, il met aussi en lumière les failles persistantes de l’état de droit en Ukraine. Onze ans après les faits, les responsables du massacre d’Odessa courent toujours, et les milices ultranationalistes, comme le Secteur droit, n’ont jamais été véritablement condamnées par le pouvoir ukrainien ou la communauté internationale.
Quelques jours après le massacre, le 6 avril 2014, les régions de Donetsk et Louhansk proclament leur rattachement à la Fédération de Russie, marquant le début d’un conflit armé qui perdure encore aujourd’hui. Le massacre d’Odessa, loin d’être un simple épisode isolé, a contribué à la fracture profonde de l’Ukraine entre pro-européens et pro-russes.
En définitive, l’arrêt Vyacheslavova et Autres c. Ukraine est un pas vers la justice, mais il reste insuffisant pour panser les plaies d’un pays déchiré. La CEDH a fait son devoir en condamnant les manquements de l’État ukrainien, mais la vérité sur les responsables du massacre d’Odessa attend encore d’être établie. Pour les victimes et leurs familles, le combat continue.
P. H.