Le silence assourdissant du Roi

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Photo de la statue équestre de Léopold II, par Antonio Ponte.
Photo de la statue équestre de Léopold II, par Antonio Ponte.

Des voyous s’en prennent aux statues de Léopold II, mais le Roi a piscine.

Aucun homme n’est parfait, pas même le Roi. Le caractère inconstant de certains monarques a parfois coûté cher aux peuples, mais Philippe de Belgique, lui, nous protège de ce danger, en n’ayant tout simplement aucun caractère. On savait qu’il n’avait aucun charisme, et qu’il pouvait au mieux n’inspirer qu’une sympathie vague et passagère, comme le souvenir qu’il laisse après chaque allocution télévisée. Toutefois, ne dit-on pas que les circonstances ne font pas l’homme mais le révèlent ? Eh bien nous y sommes : voilà les circonstances ; des sauvages en roue libre dans la capitale dégradent la statue équestre de Léopold II, tandis que d’autres au parlement régional envisagent de la déboulonner, et voici la révélation ; le Roi ne prend même pas la parole pour défendre la mémoire de son illustre ancêtre.

On ne lui demande pas d’envoyer la gendarmerie montée pour bastonner la racaille comme au bon vieux temps. Le Roi n’a pas ce pouvoir, et quand bien même il l’aurait, rien n’indique que ce serait là une réaction appropriée. Mais rien ne l’empêche d’envoyer un communiqué de presse, ou mieux, de donner une de ses fameuses allocutions télévisées, pour défendre son ancêtre, son nom, son sang, et l’honneur de sa famille.

Pourquoi il faut défendre Léopold II

Que les choses soient claires : Léopold II n’était pas un ange, et comme l’a révélé une commission internationale d’enquête instituée par nul autre que lui-même, sa gestion du Congo fut entachée d’abus et de lacunes. Mais le deuxième Roi de Belgique n’était pas davantage un diable : au Congo, il a lancé une campagne anti-esclavagiste qui a mis fin à plusieurs siècles de traite arabe. L’Histoire est compliquée et nuancée, à l’image des grands hommes qui la font. Les radicaux qui dépeignent le Roi bâtisseur sous les traits d’un coupeur de mains génocidaire pèchent par ignorance, ou pire, mentent. Philippe de Belgique devrait profiter de sa position médiatique privilégiée pour rétablir la vérité, laver l’honneur de sa famille et inviter les Belges à faire la paix avec leur Histoire. Défendre Léopold II, ce n’est pas défendre le colonialisme et le racisme. C’est condamner l’attitude de ceux qui veulent détruire les vestiges du passé, faute de savoir comment construire l’avenir.

Le devoir de réserve n’excuse pas le silence royal

Mais le Roi se tait, et son silence est assourdissant. On me répondra que le déboulonnage des statues de Léopold II relève de la politique politicienne et que le Roi est tenu par un devoir de réserve. Ça ne me convainc qu’à moitié : le Roi ne peut pas se prononcer contre la politique de soi-disant « décolonisation de l’espace publique » envisagée par la Ville de Bruxelles, mais l’homme peut défendre la mémoire de son ancêtre. Tout dépend de la formulation. Et puis, ça ne serait pas la première fois que Philippe de Belgique enfreindrait son devoir de réserve. En 2004, quand il était encore Prince, il avait déclaré lors d’un dîner de gala à Shangai qu’il s’opposerait « toujours » au Vlaams Belang, en ajoutant : « je peux être coriace s’il le faut ». Cette sortie musclée avait mis le Landerneau politique flamand en émoi, à tel point que le Premier Ministre Guy Verhofstadt (sombre époque) avait dû rappeler le futur Roi à l’ordre. De plus, si le Roi peut exhorter les autorités à « assurer l’avenir de notre planète à long terme », en vantant au passage le développement de l’offshore éolien, il peut bien avoir un mot ou deux sur la protection du patrimoine historique et culturel de son royaume.

Mais nous avons une idée de pourquoi il ne le fera pas : les platitudes sur le méchant Vlaams Belang et le gentil offshore éolien lui valent les applaudissements des journalistes et des commentateurs autorisés. En revanche, critiquer la soi-disant « décolonisation » de l’espace public demande plus de courage. Ici comme ailleurs, Black Lives Matter et le mouvement prétendument décolonial ont gagné les bonnes grâces des élites culturelles et économiques. Critiquer la fièvre iconoclaste des briseurs de statues, c’est s’exposer aux accusations de racisme et de division. C’est peut-être même risquer de perdre ses dotations, à la suite d’un retour de flamme politique. Et Philippe de Belgique n’est au final pas si « coriace » que ça, même et surtout « s’il le faut ».

L’hypothèse du je-m’en-foutisme

Ou peut-être s’en fout-il ? C’est une possibilité après tout. Mais ça soulève une autre question : à quoi pourrait bien servir un Roi qui s’en fout de défendre la mémoire de ses ancêtres ? Pour nos sociétés modernes, la monarchie est un anachronisme nécessaire et modérateur. À nous, modernes qui ne jurons que par la liberté et l’égalité (et c’est notre bon droit), la monarchie nous rappelle l’importance des valeurs et des institutions pré-contractuelles : la famille, la patrie, le bien commun, la loyauté et le sens du devoir. Un Roi qui n’émet aucune objection, même timide, à ce qu’on salisse la mémoire de ses pères, n’incarne aucune de ces valeurs. Ce n’est plus un Roi, c’est l’image en deux dimensions d’un roi, un élément kitsch du décor dans le théâtre ennuyeux et hypocrite de la particratie belge.

À cause de cette incertitude qui plane sur le silence du Roi, nous ne saurons jamais quoi écrire pour l’épitaphe de la monarchie belge : qu’elle est morte de trouille ou de je-m’en-foutisme ?

Nicola Tournay