Par Nicolas de Pape

Bien loin des thèses complotistes les plus ahurissantes qui voient le monde dirigé par des « reptiliens », le deuxième numéro du Front populaire, la revue lancée par le philosophe français Michel Onfray, consacre la totalité de son numéro de septembre à l’Etat profond, dans sa conception socio-politique : des réseaux d’influence politiques, administratifs, médiatiques, universitaires, industriels voire artistiques, qui échappent à tout contrôle démocratique. Une vingtaine d’intellectuels de haut vol passent en revue ce monde sous-terrain qui serait détenteur du « vrai pouvoir » et se demandent jusqu’à quel point celui-ci passe outre à la volonté populaire exprimée lors des élections.

L’administration

Jacques Sapir, économiste, s’attache tout d’abord à l’influence de l’administration.  « Alors que la légitimité démocratique est de plus en plus mise à mal, le concept d’État profond permet d’éclairer les conflits de légitimité qui traversent les États démocratiques. Dégagé de sa gangue « complotiste », il peut s’avérer un outil pertinent pour analyser les problèmes posés par l’exercice de la démocratie », rappelle utilement Sapir.

De par sa spécialisation à outrance, l’administration est devenue une bureaucratie qui estime parfois « qu’elle sait mieux que les élus ». Elle n’est toutefois pas unifiée. Les administrations se combattent entre elles. La décision de Georges Bush Junior par exemple d’envahir l’Irak en 2002 a été prise contre la CIA et contre une partie de l’armée. Les Etats profonds ne sont pas non plus tout-puissants, contrairement à ce que pensent les complotistes. Ainsi l’Etat profond kémaliste laïque en Turquie a-t-il été renversé par Erdogan.

La possibilité existe toutefois, dans la tête de certains hauts fonctionnaires « d’émergence d’une idéologie particulière, directement antagonique aux principes de la légitimité démocratique ».

La Haute finance

Pour l’essayiste Valérie Bugault, « ce ne sont plus les États qui dirigent, mais les banques centrales – et à travers elles les experts qui travaillent en leur sein. Le nouvel ordre mondial voit ainsi l’avènement de la caste des banquiers commerçants, désormais dotée d’un pouvoir quasi absolu. »

« Si les banques centrales sont nées sous le signe de l’indépendance vis-à-vis des élus politiques, elles n’ont, en revanche, jamais été indépendantes des banquiers qui les contrôlent. Dit autrement, le système actuel des banques centrales est, par construction, indépendant de tout contrôle populaire de type politique mais sous la totale dépendance du contrôle capitalistique initial. Les mouvements de masse monétaire sont aujourd’hui coordonnés dans la plus grande indépendance des intérêts du public, celui des usagers de la monnaie ; ils répondent à l’intérêt financier supérieur, pris à un moment donné, de la petite caste des grands banquiers – non pas apatrides, car ils ne sont pas dépourvus de patrie –, mais transnationaux, car tous les États, via les banques, sont leur patrie. »

Les Etats ont donc perdu petit à petit le contrôle de leur monnaie. On assiste donc au triste spectacle d’hommes politiques qui n’ont qu’un pouvoir de façade et qui cèdent le contrôle absolu anonyme aux acteurs financiers, estime Valérie Bugault. Elle dénonce la mainmise depuis au moins Henri VIII de ces « banquiers commerçants » obéissant au droit anglo-saxon du tout-commerce et ayant pour quartier général la City de Londres. Leur influence s’étend au niveau d’organismes internationaux tels l’OCDE, l’OMC, le FMI, la BRI (Banque des Règlements Internationaux). Bugault voit dans la crise du Covid19 l’occasion pour les banquiers internationaux de remettre au goût du jour le BANCOR, monnaie internationale élaborée par Keynes qui se limitera dans un premier temps à « l’apéro » (fusion du dollar et de la Livre sterling) en attendant un Bitcoin globalisé et un véritable « reset monétaire ».

L’Union européenne

Les institutions européennes sont pour le politologue Frédéric Dufoing, « depuis de nombreuses années la chasse gardée de groupes d’influence financés par les grandes entreprises multinationales ». Il y voit pour preuve notamment le passage d’Emmanuel Barroso, président de la Commission européenne entre 2004 et 2014, chez Goldman Sachs, une banque impliquée à la fois dans la crise des subprimes de 2008 et dans la manipulation des comptes nationaux de la Grèce. Mais Barroso n’est qu’un exemple d’une longue liste d’anciens commissaires ou fonctionnaires européens passés dans le privé. « Ces pratiques sont révélatrices de la puissance des lobbies au sein de l’UE, alors que la technocratie bruxelloise est à l’origine de près de 90% des législations des États membres », écrit Dufoing. Les entreprises européennes lobbyistes (11.000 lobbies gravitent autour de la Commission de Bruxelles) pratiquent d’ailleurs allègrement le débauchage de hauts fonctionnaires européens. Qui pourront aisément rédiger des amendements clés en main pour les fonctionnaires restés en place ou des rapports scientifiques orientés. L’auteur cite à cet égard la directrice de l’Agence européenne de sécurité des aliments (AESA) devenue dirigeante de l’organisation International Life Science Institute (ILSI), financée par Danone, Coca-Cola, Monsanto et Nestlé.

Les lobbies autour de l’UE sont devenus une nécessité fonctionnelle pour l’administration européenne, dénonce Frédéric Dufoing. A l’abri d’un véritable contrôle démocratique. 

Netflix, « principal instrument de formatage politique »

Il est impossible ici de résumer l’épais numéro du Front populaire et on ne peut qu’en recommander la lecture et l’achat en kiosque ou en ligne (13 euros). La revue s’attache également à dénoncer les œuvres de George Soros, le milliardaire américain qui a dépensé 35 milliards de dollars pour la création d’une société européenne sans frontière en finançant des centaines d’ONG, la publicité « machine à laver le cerveau », Big Pharma et une interview décapante du Pr Didier Raoult qui dénonce la prise de pouvoir des méthodologistes, le mystérieux et supposé groupe oligarchique mondial Bielderberg et le « piège mental » des fake news qui ne sont jamais d’origine mainstream (une contribution d’Ingrid Rocrieux, auteure de La langue des médias, Destruction du langage et fabrication du consentement, L’Artilleur). A cet égard, les collusions entre médias et pouvoirs économiques (actionnariats des principaux journaux français) y sont dénoncées ; elles auraient présenté Emmanuel Macron comme un candidat anti-système alors qu’il en serait l’incarnation.

Mais la revue lancée par Michel Onfray termine, de manière assez originale, par Netflix, la télévision en streaming qui sous des dehors de divertissement serait aujourd’hui « une force de propagande aussi subreptice qu’efficace ». 

« Ce service de streaming est peut-être devenu le principal instrument de formatage politique à travers le monde », estime Sami Biasoni.Notamment en direction des jeunes puisque Netflix consomme près d’un cinquième de la bande passante mondiale pour 200 millions d’abonnés dans 190 pays, dont un quart de ses spectateurs sont des 15-24 ans. Corruption de la jeunesse ?

Pour Netflix, selon Biasoni, « l’ennemi est désigné et voué aux pires gémonies, la paronomase employée outre-Atlantique à son endroit – pale, male and Yale – ne souffrant aucune ambiguïté. L’homme blanc, hétérosexuel, « éduqué », voire bourgeois, doit expier son insupportable domination historique ».

Biasoni dénonce le décompte mensuel de quotas ethniques. « Netflix revendique la pratique du racebending (« orientation raciale »), autrement dit le remplacement intentionnel d’une figure blanche par ce que l’on appelle pudiquement un PoC (Person of Colour) au motif d’un « rééquilibrage » des inégalités sociales ou afin de pallier une prétendue « invisibilisation » de certaines communautés dans les arts. » C’est ainsi que dans « Troy, the Fall of a City », le demi-Dieu Achille, bien que roux dans l’original d’Homère est noir ainsi que Zeus tandis que la belle Hélène est une passionaria féministe et Patrocle, l’amant d’Achille, une sorte de trioliste bisexuel.

Conclusion de Biasoni : « La radicalité des luttes militantes internes à la post-postmodernité occidentale (au premier rang desquelles #MeToo ou Black Lives Matter) n’est pas un sursaut inéluctable de l’histoire ; elle a en partie été préparée, voire conditionnée par cette entreprise de formatage idéologique. »

Le Front populaire, la revue n°2, en vente depuis le 15 septembre.