Critique de La loi de fer de l’oligarchie : Pourquoi le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est un leurre, de Dalmacio Negro Pavon. Par Nicola Tournay.

La thèse démystificatrice de ce livre sur l’impossibilité de la démocratie et sur la nature foncièrement oligarchique de la politique m’intriguait. De plus, l’auteur révèle dès les premières pages des affinités idéologiques libertariennes et conservatrices qui ne pouvaient que me plaire. Je ne demandais donc qu’à me laisser convaincre, et en lisant le quatrième de couverture et la préface, je m’étais attendu à une démonstration rigoureuse et implacable dans la lignée de la théorie du choix public (Buchanan, Tullock etc.)

Malheureusement, La loi de fer de l’oligarchie n’est rien de tout ça. L’auteur n’entend pas démontrer la thèse qui donne pourtant le titre à son livre, en s’appuyant par exemple sur des faits historiques ou contemporains, ou en usant de la rationalité économique à la manière des théoriciens du choix public. La loi de fer de l’oligarchie, tenue pour acquise dès les premières pages, sert plutôt de fil conducteur (ténu) entre les trois essais qui constituent le livre. Le résultat est confus, à la fois décousu et répétitif.

De quel livre s’agit-il ?

En refermant le livre, je ne savais pas où l’auteur voulait en venir. Il s’étale à longueur de pages sur les conséquences « antipolitiques » de la « sécularisation », et puise ses éléments de langage dans la théologie catholique (gnose, apocatastase, etc.) : est-ce donc un traité de théologie politique ? Nous lui préférerons alors les originaux: Eric Voegelin et Carl Schmitt, et à ces deux-là nous préférerons encore la critique instruite de la notion de « sécularisation » par Hans Blumenberg.

Ou est-ce un violent pamphlet réactionnaire contre la démocratie ? On ne sait pas non plus : un coup l’auteur chante l’éloge de la « liberté collective » des Grecs (contra Benjamin Constant), un autre il s’effraie de la « tyrannie de la majorité » (avec Alexis de Tocqueville). En tous cas, s’il s’agit d’un pamphlet réactionnaire, nous lui préférerons alors les écrits des originaux : Maistre, Bonald et Maurras (question de style, pas d’idéologie).

Dernière hypothèse : La loi de fer est l’œuvre d’un apologiste chrétien (d’où l’insistance sur l’importance du christianisme pour le maintien de l’ethos politique européen). En ce cas, nous lui préférerons les pensées tourmentées de Pascal ou l’apologie émouvante de Chateaubriand. Là aussi, question de style. N’étant pas moi-même un maître en la matière, et puisque je n’ai pas lu le livre dans sa langue originale, l’espagnol, je ne vais pas m’appesantir sur son manque de style. Mais je ne peux pas passer à côté du manque de clarté, bien plus grave à mes yeux.

Un livre qui manque de style et de clarté

Si on me le demandait, je serais bien en peine de résumer le livre, son idée centrale et ses arguments : l’auteur part dans tous les sens, il use et abuse de mots jargonneux (cliopolitique, athéiologique, etc.), et introduit des distinctions sophistiques qui lui permettent de camoufler ses préjugés moraux (par exemple la législation c’est la législation, mais quand c’est bien c’est le « droit » et quand c’est mal c’est de la vilaine « nomologie » etc.) ou de soutenir tout et son contraire (par exemple l’oligarchie, qui est tour à tour une bonne aristocratie ou une méchante ploutocratie, selon le sentiment de l’auteur qui ne nous donne pas de critères clairs et stables pour en juger par nous-mêmes).

Prenez cette phrase : « En résumé, les relations sociales ont été spontanément démocratiques en Amérique du Nord parce qu’elles étaient plutôt égalitaires dans la vie sociale. » Peut-être a-t-il voulu dire que la vie politique nord-américaine a été très tôt démocratique parce que les relations sociales y étaient plutôt égalitaires ? On ne sait pas : cette phrase commence par abstraire les « relations sociales » de la « vie sociale » (elles sont alors « spontanément démocratiques ») pour ensuite les y réintégrer (là où elles sont « égalitaires », ce qui est pratiquement synonyme de « démocratiques » dans le paradigme tocquevillien). C’est au lecteur de passer par-dessus l’apparence tautologique de la phrase pour en percer le sens le plus probable. Et c’est fatiguant quand ça arrive plusieurs fois en cours de lecture.

Dalmacio Negro Pavon commence son livre par reprocher à Thomas Hobbes d’avoir théorisé la politique alors que celle-ci relèverait de la philosophie pratique. Pourquoi pas ? Sauf que dans le reste du livre, c’est l’auteur lui-même qui se met à jongler avec des bulles de savon théoriques, ce qui donne des phrases comme : « L’oligarchie est ce qui donne l’autorité aux gouvernements – ou qui la transmet s’il s’agit d’une démocratie – et la monarchie est ce qui les rend souverains. » À condition de pouvoir distinguer l’autorité d’un gouvernement de sa « souveraineté » (laquelle définit l’autorité suprême d’un corps politique dans n’importe quel bon dictionnaire), cette phrase se mord la queue et ne veut rien dire. Et c’est, encore une fois, vraiment fatiguant.

Mes préjugés contre les siens ?

À ce stade, je dois au lecteur l’honnêteté de dire « d’où je parle » : je suis un disciple de David Hume, qui recommandait de jeter au feu les volumes « de théologie ou de métaphysique scolastique » qui ne contiennent ni « raisonnements expérimentaux » ni « raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ». Quand on fait de la « science politique » comme Dalmacio Negro Pavon, l’économie devrait tenir lieu de « raisonnements abstraits sur la quantité », et la comparaison historique devrait être un substitut (certes imparfait) aux « raisonnements expérimentaux ». Or, La loi de fer ne contient ni l’une ni l’autre. La loi de fer de l’oligarchie dérive métaphoriquement de la très douteuse loi d’airain des salaires de Lassalle, et vous devrez vous contenter de ce lointain rapport avec l’économie en guise d’« explication » : de toute façon le livre ne vous en donnera pas d’autres.

Malgré notre sensibilité libérale-conservatrice commune, Dalmacio Negro Pavon évolue dans un univers mental diamétralement opposé au mien : voilà un catholique qui s’auto-déclare « réaliste » sans jamais nous donner la clé de cet accès privilégié au réel, et qui doit avoir raté le train de la révolution scientifique vu qu’il prend la théorie aristotélicienne de la causalité visiblement très au sérieux. Son catholicisme ne devrait pas être un obstacle à la compréhension intellectuelle : malgré mon vilain « positivisme » et leur foi militante, je tiens Rémi Brague, Pierre Manent et Chantal Delsol pour les plus grands penseurs politiques de notre époque. Mais ces trois penseurs évitent généralement les écueils dans lesquels Dalmacio Negro Pavon s’engouffre, à la suite d’autres intellectuels catholiques : le réductionnisme théologique (« derrière tout problème politique, il y a toujours une question théologique »), la paranoïa anti-protestante (Hobbes, Rousseau et tous les autres méchants du livre sont protestants. Coïncidence ? L’auteur ne le croit pas.), les raisonnements scolastiques tirés par les cheveux (par exemple, la différence entre la « forme de régime » qui est matérielle et la « forme de gouvernement » qui est formelle, ou est-ce l’inverse ?) etc.

Je ne peux pas conclure cette critique en déconseillant un livre si proche de nos idées : je finirai donc par m’attaquer au choix de l’éditeur de présenter comme un essai rigoureux de science politique ce livre ambigu et engagé qui parlera avant tout aux lecteurs qui sont à leur aise avec le jargon de la métaphysique thomiste.