Sans majorité côté flamand, le gouvernement fédéral qui tente péniblement de voir le jour ne sera jamais rien d’autre qu’un fragile assemblage chargé de prolonger l’inaction de l’actuel gouvernement en affaires courantes. Incapable de prendre de vraies décisions, il tombera sur la première question qui fâche. Or avec la crise sanitaire, l’endettement abyssal, la sortie du nucléaire, l’ensauvagement et l’immigration, voire l’avortement, on n’a que l’embarras du choix pour la pomme de discorde.

Hier matin sur La Première, Cieltje Van Achter, vice présidente de la N-VA est venue expliquer aux francophones le point de vue flamand au sujet de la constitution d’un gouvernement fédéral qui repousserait sa formation. Ce qui est évident en Flandre reste totalement inaudible pour un auditeur régulier de la RTBF. 

Nier le premier parti du pays, qui plus est au sein de la plus vaste population de Belgique tient de l’hérésie totale sur le plan démocratique. Seule la mauvaise foi d’élus qui exploitent la naïveté d’un électorat totalement endoctriné (notamment par le financement de médias) rend possible une situation aussi choquante.

A cet égard, le constat de la vice présidente de la N-VA est tout à fait juste: la Belgique ne peut plus fonctionner correctement. La formation d’un gouvernement fédéral, au vu des résultats qui se succèdent inexorablement au Nord comme au Sud du pays, conduit immanquablement à frustrer l’un des deux camps. Les francophones, “progressistes” de gauche, et les Flamands, libéraux conservateurs, ont des sorts disjoints. L’unique mission qu’ils peuvent encore mener – qu’ils doivent mener – ensemble consiste à s’accorder sur la prochaine réforme de l’Etat qui leur consacrera encore plus d’autonomie. Cette issue est inéluctable car elle correspond aux aspirations profondes de la population au Nord. Plus on dressera d’obstacles en travers de ce chemin tout tracé, plus le divorce sera rude. 

Mais on comprend que la tentation est très grande de jouer la montre pour ces partis qui ont tout à perdre dans une ultime réforme de l’Etat. C’est pourquoi ils s’entendent aujourd’hui pour tirer tout ce qui peut l’être du fédéral et pour se distribuer entre meilleurs ennemis une dernière fois quelques postes. Plutôt que de se consacrer à l’avenir du pays, ils optent pour le plan carrière et une dernière promotion avant que la maison Belgique ne ferme la boutique.  

Dans de telles conditions, seul un gouvernement en affaires courantes qui n’en n’a pas le nom peut voir le jour. Cette alliance de circonstance, d’égos et d’ambitions ne survivra pas à la première question de fond qui ne manquera pas de survenir.

A qui la faute?

Au PS? Faudrait-il encore que le PS soit une entité homogène. Or ni Di Rupo, et encore moins Magnette, ne sont parvenus à rentrer dans le rôle du « Parrain » capable de mater les différents clans et dominer les baronnies de socialistes wallons et bruxellois. Cependant, il est impensable qu’au boulevard de l’Empereur personne ne soit conscient que la violence crise qui s’annonce sera plus que profitable au PTB. Sachant que ce qui est pris n’est plus à prendre, il est fort probable que le PS ait sérieusement tenté de négocier avec la N-VA. D’autant que malgré tous les reproches que l’on peut formuler à son encontre, le PS a toujours été assez clair par rapport à ses intentions.

On ne pourra pas en dire autant du MR qui depuis des décennies n’en finit plus de trahir son programme et ses électeurs. Capitalisant sur une image qui lui donne l’allure de parfait opposant au collectivisme, le MR fait pire que le PS et Ecolo réunis. Le droit de vote des étrangers, c’est lui. La sortie -non assumée- du nucléaire, c’est encore lui! On parle du piétonnier de Bruxelles…?

Quant à son action en faveur de l’entrepreunariat elle se résume à jouer le rôle de pépinière chargée de superviser l’éclosion des sociétés unipersonnelles: SPRLU GLB, SPRLU Michel, SPRLU Reynders, SPRLU Ducarme, … En attendant, dans ce bouillon d’égos, on peine à voir un capitaine d’entreprise. Dès lors rien d’étonnant à ce que cette formation soit en lice uniquement pour écumer les postes ministériels. Au risque de contredire la boule qui guide les prédictions de Georges-Louis Bouchez, pour celui de Premier, ça semble fort compromis. Dans ce jeu de Monopoly, il ne faut pas perdre de vue les postes européens. Avec Michel et Reynders, le MR affiche complet. Enfin, la duplicité de ce parti vis-à-vis de ses électeurs a peut-être échappé à ces derniers, mais pas à ses partenaires et concurrents qui ont appris à le tenir à bonne distance…

On pourrait imaginer dans une partie de billard à cinq bandes que l’Open VLD ait négocié avec  le CD&V dans l’unique but de le pousser à la faute et de rendre criante sa trahison des aspirations flamandes. Une fois débarrassé de son concurrent social chrétien, il relancerait l’Open VLD  sur sa dépouille. Mais non, à ce stade, les négociations sont trop engagées pour faire marche-arrière. Il faudra se résoudre à subir un gouvernement d’opportunistes qui brilleront par leur inaction sous peine de faire voler en éclats cet attelage que tout désunit.

Commençons par la sortie du nucléaire. Prévue pour 2025, elle devra nécessairement faire l’objet de votes au plus tard en 2023. Qui pour suivre Ecolo dans ce délire décroissant qui conduira la Belgique à acheter au prix fort son électricité sur le marché international? Malgré une lâcheté sans faille dans ses décisions, Marghem, ministre en charge de cette matière explosive est parfaitement au courant des enjeux. Ira-t-elle jusqu’au suicide? Même au PS, certains ont encore une vue lucide sur les questions d’approvisionnement énergétique et n’approuveront pas l’inacceptable. Si ce gouvernement francophone et éco-solidaire vient au jour, il sera très intéressant de suivre le casting pour ce poste de tous les dangers…

Quant au coronavirus, non seulement il ne nous a pas encore lâchés, mais le tsunami de faillites que sa gestion chaotique par le gouvernement Wilmès a provoqué ne nous atteindra réellement qu’en fin d’année. En attendant, c’est quoi le programme? La valse des milliards pour faire danser quelques cigales gouvernementales? Les trous budgétaires décidés aujourd’hui seront les tombes de nos enfants. Les Flamands n’accepteront jamais de sacrifier les leurs pour des politiques qui en outre s’avèrent suicidaires.

Lorsque Cieltje Van Achter a rappelé aux auditeurs de la RTBF (qui pour une fois ont appris quelque chose) que les impôts collectés en Flandre finançaient à 70% le train de vie de l’Etat fédéral, ce n’est pas comme voudraient le faire croire certains dans le camp libéral francophone une apologie du vote censitaire. C’est une évidence économique qu’aucune glose de constitutionnaliste ne pourra contredire. En somme, le réel, n’en déplaise à ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur carrière. Gouverner, c’est prévoir. Bien gouverner, c’est bien budgéter.

En attendant un prochain gouvernement fédéral qui réunira les socialistes et la N-VA (ce n’est que partie remise), la N-VA sera en mesure de mobiliser toutes ses ressources pour préparer l’avenir dans l’opposition. Car c’est bien là, la force de la N-VA. A la fois parti de pouvoir et parti d’opposition, elle est capable de capitaliser son expérience du pouvoir pour former une opposition à la fois constructive et implacable. C’est ce qui la distingue nettement du CD&V qui n’est rien en dehors de l’exercice du pouvoir – et des portefeuilles ministériels afférents – ou du Vlaams Belang qui à l’inverse manque de pratique dans l’exercice du pouvoir, ce qui dans la cacophonie actuelle pourrait se révéler plutôt un atout.

Report sine die pour un nécessaire rendez-vous avec l’histoire parlementaire de Belgique. Tout ce temps perdu fera gonfler les rancœurs de part et d’autre. La prochaine fois, il y a fort à parier que les négociations ne se joueront non plus à deux, mais à quatre, entre les deux grandes formations du pays, la N-VA et le PS, et leurs extrêmes, le Vlaams Belang et le PTB. Voilà le prix à payer pour offrir des postes ministériels à quelques antidémocrates…