Et pourquoi il faut leur résister.

Dimanche après-midi, Akram – un habitant de Molenbeek-Saint-Jean de 29 ans originaire d’Algérie – a piqué une crise de colère à la terrasse d’un café anversois. D’après le porte-parole de la police Sven Lommaert, le jeune homme aurait « agressé des gens, jeté des meubles de terrasse » puis serait tombé par terre. Appelés sur place, deux inspecteurs de police l’auraient maîtrisé et menotté puis, voyant que l’individu faisait un malaise, auraient appelé les urgences. Akram aurait été réanimé dans l’ambulance pendant vingt minutes et aurait été conduit à l’hôpital de Middelheim dans un état critique. Après avoir été opéré, il aurait été transféré dans l’unité de soins intensifs où il serait décédé plus tard dans la soirée. Plusieurs témoins auraient déclaré qu’avant de se laisser gagner par la fureur, Akram aurait mis « quelque chose » dans son propre verre et l’aurait ensuite ingéré. La police y voit une preuve que l’homme aurait été « sous influence ». Toutefois, une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes de son arrestation et de sa mort.

Ce sont les faits, rien que les faits, tels que communiqués à la presse par la police sur base des témoignages des inspecteurs et des passants qui ont assisté à la scène. Le fin mot de l’affaire incombe au juge d’instruction, mais l’explication provisoire la plus plausible est qu’Akram a consommé des amphétamines ou n’importe quelle autre drogue connue pour stimuler l’énergie, la confiance, et l’état d’alerte d’un individu, tout en faisant monter dangereusement sa pression artérielle et son rythme cardiaque. Bien sûr, ce n’est qu’une supposition, car au moment d’écrire ses lignes nous ne savons rien de plus que les faits décrits ci-dessus.

Mais les charognards sur Twitter ne s’en tiennent pas aux faits. Ils n’attendent pas les résultats de l’enquête judiciaire. Ils n’avancent pas non plus leurs suppositions de manière prudente en insistant sur leur incertitude comme je l’ai fait plus haut. Non, ils savent, eux, ce qui s’est passé sur cette terrasse anversoise par un beau dimanche ensoleillé. Leur verdict est tombé : Akram est mort étouffé par la police ! Comme George Floyd (Hasard ? Je ne crois pas !). Vite, tweetons et retweetons #murderinantwerp ! Réclamons justice au cri de #justiceforAkram !

Hier, les mots-dièses #MurderInAntwerp et #justiceforAkram étaient en “tendance” sur Twitter Belgique.

Tout part d’une vidéo…

Mais sur quoi basent-ils un verdict aussi assuré, nos justiciers pseudonymes de Twitter ? Sur une vidéo elliptique de quarante-quatre secondes partagée sur le compte de la mère d’Akram, ouvert pour l’occasion. On y voit le jeune molenbeekois étendu et maintenu au sol par les inspecteurs de police, puis, après un cut, des gens qui s’agitent autour de la scène – « la famille d’Akram » nous dit en anglais la voix du reporter improvisé qui filme tout ça avec son smartphone et une excitation perceptible. C’est tout ce qu’il y a à voir. La vidéo comporte trois ellipses (ou cut). Un homme est étendu par terre, des gens s’agitent autour de lui, ensuite l’homme n’est plus là, puis il y a à nouveau des gens qui s’agitent sur la terrasse du café (« la famille d’Akram »). À aucun moment on ne voit Akram se faire étouffer par des policiers. Rien, nada.

Traduction : “Meurtre de sang-froid. Pas la première fois non plus dans ce pays. Cela ne se produit pas uniquement aux États-Unis. Ce n’est qu’un des nombreux cas. Tenez ces flics pour responsables de ce qu’ils ont fait. #justicepourAkram”

Mais cette vidéo ne prétend pas seulement nous montrer ce qu’il s’est passé, elle entend nous dicter ce qu’il faut voir. D’abord, il y a les messages écrits par-dessus les images, au début de la vidéo : « Apparemment il était sans vie quand l’ambulance est venue » (en néerlandais avec une faute) et « Ma meilleure amie a vu le traumatisme » (en anglais, accompagné d’une émoticône de cœur brisé). La première affirmation est fausse : Akram est mort en soins intensifs, le soir, et nous n’avons aucune raison sérieuse de ne pas croire la presse ou la police là-dessus. La seconde est nulle, d’un point de vue strictement informationnel, mais sert à prescrire l’émotion attendue de la part du « spectateur » : la tristesse.

Ensuite, à la vingt-et-unième seconde, un message écrit en blanc sur fond noir apparaît : « En fait, ils l’ont étouffé jusqu’à la mort » (en anglais). Le message est là encore accompagné de deux émoticônes – une triste et une autre exaspérée – chargés de nous prescrire les émotions qu’il faut ressentir. Puis, notre reporter du dimanche filme la terrasse vide du café en parlant confusément d’une « scène de crime », et à la fin de la vidéo il dit : « Maintenant, tu sais, c’est sûr à 100 %, ils ont vraiment tué le [mec]. » Dans le coin inférieur droit du cadre, quatre petits cœurs brisés appellent notre compassion…

Durant toute la durée de la vidéo, le vidéaste dilettante parle en anglais argotique américain, avec une excitation mal contenue. Il s’adresse familièrement à ses auditeurs en les appelant « bro » (frère) et il se réfère à plusieurs à plusieurs reprises à Akram en disant « the nigga » (le nègre), alors que l’intéressé est « beige » et originaire d’Algérie (un pays qui, à l’instar du reste du Maghreb, n’est franchement pas reconnu pour son acceptation des noirs). C’est comme si notre reporter improvisé se croyait à Minneapolis, témoignant du meurtre de George Floyd, ou cherchait à nous le faire croire, alors qu’il assiste à une arrestation banale dans les rues d’Anvers.

Une manipulation grossière mais efficace

Le pire, dans toute cette affaire, c’est que cette manipulation grossière a fonctionné ! Sur Twitter, la vidéo a été likée et retwittée plusieurs centaines de fois, à tel point qu’hier après midi le mot-dièse #justiceforAkram figurait en bonne place dans les « tendances » du réseau social. La RTBF a même publié un article sur ce fait divers, avec pour titre : « Anvers : la mort d’Akram à la suite d’une intervention policière suscite l’indignation sur les réseaux sociaux ». Dans le corps de l’article, on retrouve la vidéo et une autre, plus courte, postée sur le compte Twitter de la mère d’Akram, montrant la « victime » mangeant en famille dans un kebab, supposément le jour de son « meurtre ». Une chaîne télévisée algérienne a même repris « l’information », en diffusant sur les ondes la vidéo de l’arrestation d’Akram !

“L’information” est reprise par une chaîne TV algérienne.

Le BBC ose carrément la comparaison avec la meurtre de George Floyd, en parlant dans le titre de son article de “police ‘kneeling’ death”.

#DefundTheBBC

La plupart des tweets accompagnés des mot-dièses #murderinantwerp et #justiceforAkram sont écrits en (mauvais) anglais, parfois en arabe, et plus rarement en (mauvais) néerlandais ou en (mauvais) français, par des comptes communautaristes portant les couleurs de l’Algérie, d’autres pays maghrébins, de la Palestine ou de Black Lives Matter. Les problématiques américaines de tensions raciales et de violences policières sont plaquées telles quelles sur nos problématiques européennes d’immigration et d’intégration, au détriment de toute forme de nuance. Le meurtre de George Floyd, d’actualité américaine, est devenu un canevas international : partout, la police est soupçonnée de tuer des « personnes de couleur » pour le compte d’États « racistes ». Dorénavant, chaque fait divers tragique impliquant la police et un individu « racisé » sera interprété à travers ce prisme déformant, et au Diable la vérité !

“Deux pays, un système similaire” Prière de ne pas rire…

Ne nous laissons pas faire. Nous ne pouvons pas laisser ce récit prémâché gagner les médias et l’espace public. Il en va de la vérité, et de notre sécurité ! Black Lives Matter ? Vrai, mais quand il s’agit d’information, facts matter even more. Au Royaume-Uni, la police de Rotherham a laissé des gangs de Pakistanais violer des petites filles blanches en toute impunité, par peur de provoquer des « tensions raciales ». Si nous laissons ce climat toxique s’installer en Belgique, nous verrons demain des « personnes de couleur » commettre des délits et des crimes sous le regard indifférent de la police qui laissera faire, de peur qu’on la taxe de « racisme ».

Nicola Tournay.