Déboulonnage des statues mémorielles: Contre le nouvel iconoclasme

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Pixabay Leopold II

L’histoire mondiale est-elle le tribunal du monde ? De David Engels.

Ainsi donc, l’iconoclasme des manifestations Black Lives Matter a atteint la Belgique où, parmi de nombreuses autres effigies, des statues de Léopold II et même de Jules César viennent d’être défigurées – deux cas extrêmes qui confrontent l’historien à des questions intéressantes… et à des réponses accablantes.

Ce n’est pas la première fois que des statues de Léopold II – surtout celle érigée en 1926 devant une entrée latérale du palais royal sur la Place du Trône – sont victimes de vandalisme, car Léopold II est devenu, comme aucune autre figure de l’histoire belge, le synonyme des violences coloniales exercées quand le territoire du Congo était devenu, d’abord, propriété privée du monarque, puis de l’État belge. Et bien que la présence belge ait apporté au territoire du Congo de nombreux acquis civilisateurs comme les réseaux ferroviaires, les routes, l’urbanisme, les écoles ou les hôpitaux, il n’est guère étonnant que les statues de ce roi qui est à l’origine de l’âge d’or économique de la Belgique soient régulièrement marquées de peinture rouge.

comme l’exprima jadis Hegel : « L’histoire mondiale est le tribunal du monde » ; mais il faut néanmoins différencier les contextes.

Mais cet état de fait légitime-t-il la demande d’une démolition de la statue ? Voilà un sujet de discussion complexe, car autant l’on pourrait énumérer une série de bonnes raisons pour lesquelles il peut paraître, en effet, problématique d’honorer d’une statue équestre monumentale un personnage si contesté de l’histoire belge, autant toute forme de correction historique posthume paraît artificielle, même problématique, aux yeux de l’historien – un vieux débat dont tous les aléas ont été discutés depuis longtemps dans les médias anglo-saxons dans le contexte de la dispute sur la revendication de démantèlement des statues de l’impérialiste radical Cecil Rhodes. Certes, comme l’exprima jadis Hegel : « L’histoire mondiale est le tribunal du monde » ; mais il faut néanmoins différencier les contextes. Ainsi, nous pouvons comprendre1 des actions spontanées et bien légitimées par le contexte – par exemple, la suppression par la population des témoignages omniprésents de l’oppression après la chute d’une dictature odieuse.

Mais la pédanterie historique arrogante (et souvent ignorante) dont fait preuve si souvent notre époque quand elle « revendique » l’élimination de monuments séculiers de personnages largement oubliés afin de pouvoir mettre en équation la réalité muséale avec les modes changeantes des idéologies modernes me semble hautement problématique – et rappelle non sans raisons les dystopies totalitaires d’un George Orwell. Le vandalisme des statues de Léopold II semble être l’un de ces cas, d’autant plus que ces monuments sont généralement déjà accompagnés de notices explicatives verbalisant les côtés sombres du règne du monarque et, dès lors, ne doivent plus être conçus comme monuments honorifiques naïfs, mais plutôt comme les composantes d’un héritage historique bien contextualisé par les historiens.

en Belgique, l’on a noté avec consternation que non seulement les statues de Léopold II, qui avait colonisé le Congo, mais aussi celles de Baudouin 1er, qui lui a rendu sa liberté, avaient été profanées.

Mais les manifestants lisent-ils les notes explicatives ? Voilà une autre face du problème : la colère des masses se dirige non seulement contre les témoignages du passé qui livrent véritablement matière à réflexion sur des formes coupables d’inégalité sociale ou raciale, mais aussi – et probablement même surtout – contre ceux qui n’ont absolument rien à faire avec ces sujets. Ainsi, en Pologne, l’on s’est insurgé que la populace américaine ait couvert de graffitis la statue du héros révolutionnaire polonais Tadeusz Kościuszko à Washington, alors que celui-ci avait été l’un des pères de l’indépendance américaine et un combattant de premier ordre dans la lutte contre la tyrannie et l’oppression ; et en Belgique, l’on a noté avec consternation que non seulement les statues de Léopold II, qui avait colonisé le Congo, mais aussi celles de Baudouin 1er, qui lui a rendu sa liberté, avaient été profanées. Et tout aussi absurde : les remarques « afro-critiques » du Mahatma Gandhi lors de son long séjour en Afrique du Sud ont-elles vraiment tant de poids en comparaison avec sa lutte pour l’indépendance indienne, ou les dires « indo-critiques » de Winston Churchill sont-ils tellement plus importants que sa lutte contre l’hégémonie national-socialiste, pour que la revendication actuelle de démolir leurs statues soit vraiment « justifiée » ? L’histoire et la politique mémorielles seraient-elles vraiment devenues une compétition autour de la distinction de qui aurait le droit de se considérer comme le « plus offensé », au lieu de garder la mémoire de ceux qui ont fait le plus de bien pour la communauté ? Certes : ces débats stériles sur la question de savoir qui serait la plus grande victime de l’Histoire (et qui, en France, a déjà abouti en des conflits violents entre les ressentiments des citoyens africains et musulmans) n’est qu’une partie secondaire du véritable problème ; une façade, avec laquelle des intellectuels et politiciens libéral-gauchistes tentent de diriger la haine aveugle de la masse dans une direction idéologiquement souhaitée ou de lui attribuer, après coup, un minimum de légitimité.

les attentats iconoclastes ne sont pas dédiés à des personnages individuels. Ils se dirigent contre l’histoire de l’occident en tant que telle.

Car si nous pouvons mettre en doute que les manifestants se soient vraiment informés sur le travail mémoriel déjà accompli avant de défigurer des statues, nous pouvons même aller un pas plus loin et douter que ces personnes s’intéressent tout bonnement à l’identité des statues qu’ils barbouillent, démembrent ou renversent dans une campagne historiquement inouïe à la fois par sa dimension et sa stupidité (et dont l’absurdité se manifeste par le fait divers qu’en Belgique, même une statue de Jules César – dont l’importance directe pour les mouvements de droits humains semble plutôt secondaire – soit devenue la victime de violence posthume et donc d’une damnatio historiae venant 2000 ans en retard …). Car voilà la véritable raison des événements actuels : non pas « l’indignation » face au racisme prétendument présent partout dans cet occident déjà largement obnubilé par le multiculturalisme, mais plutôt cette haine curieuse et fondamentale contre une identité culturelle qui, bien que déjà fort affaiblie, se trouve encore conservée dans les monuments de son passé. Dès lors, les attentats iconoclastes ne sont pas dédiés à des personnages individuels (bien qu’ils touchent parfois, presque par hasard, certains dont la « grandeur » historique peut être en effet questionnée). Ils se dirigent contre l’histoire de l’Occident en tant que telle et sont l’expression directe de cette haine de soi qui ne fait pas seulement rage dans les sociétés parallèles de plus en plus à la dérive et dominant bientôt toutes nos métropoles, mais aussi (et surtout !) au sein de tous ceux qui ont été éduqués depuis l’enfance par leurs parents, les écoles, les médias, les politiciens et les universités dans un esprit politiquement correct exacerbé et d’arrogance moralisatrice, et qui, maintenant, laissent libre cours à leurs ressentiments face à leur propre identité non plus par du baratin théorique dans les salles de séminaire et les médias sociaux, mais par une attaque iconoclaste bien réelle envers des statues, bustes, églises, livres, films ou peintures. Et le fait que les institutions étatiques et médiatiques, dont la disposition à l’autodéfense est ainsi constamment testée, semblent même favoriser ces dégradations ou prétendent, dans le langage typique de l’éducation anti-autoritaire, les « comprendre », est non seulement le symptôme d’une lâcheté navrante, mais va avoir, tôt ou tard, les mêmes conséquences que toutes les autres formes d’appeasement, c’est-à-dire une exacerbation du problème.

Certes, l’histoire européenne a connu de nombreux autres mouvements iconoclastes ; mais au moins ceux-ci avaient été animés par un idéal positif.

Certes, l’histoire européenne a connu de nombreux autres mouvements iconoclastes, si l’on se souvient des iconoclastes de la reformation ou le vandalisme de la Révolution Française ; mais au moins, ceux-ci avaient été animés par le désir d’une restitution du christianisme dans sa pureté originale ou d’une renaissance du républicanisme de l’Antiquité classique et donc par un idéal positif. Mais les vandales modernes de « souche » européenne qui soutiennent ce mouvement sont animés uniquement par la volonté d’effacer leur propre héritage, par le dégoût du simple fait que notre identité soit seulement très partiellement le résultat de nos propres actions, mais dépende surtout – physiquement comme psychiquement, en bien comme en mal – de ce que les générations passées ont créé et nous ont légué. Ainsi, la conviction naïve (à la base de tous les articles de foi du « politiquement correct ») selon laquelle l’individu se crée soi-même et ne doit tolérer aucune limite (qu’elle soit politique, sexuelle, religieuse, sociale, etc.) n’est pas une expression de liberté, mais plutôt d’un désir masqué d’autodestruction : car tout comme l’arbre dont on coupe les racines pour lui permettre de se « développer » sans contrainte va tomber tôt ou tard, l’individu qui se couperait de son passé va courir à sa perte. C’est exactement cette tendance qui, aujourd’hui, se manifeste partout dans le monde occidental, et la direction dans laquelle pourrait tendre une société qui veut démolir les statues du Mahatma Gandhi tout en érigeant de nouvelles pour Lénine (comme actuellement à Gelsenkirchen en Allemagne) fait froid dans le dos…

David Engels

1. Bien que l’évaluation historique de tels régimes puisse parfois connaître des rebondissements inattendus par la suite ; et bien que les historiens postérieurs se réjouiront probablement de retrouver, un jour, l’un ou l’autre témoignage de cette époque afin de pouvoir les utiliser dans un but scientifique ou éducatif, comme c’est le cas des effigies de Caligula, Néron ou Commode. Retour à la note 1 dans le texte