Par Nicolas de Pape

Opposés pour la dernière fois jeudi soir, Donald Trump et Joe Biden ont finalement échangé courtoisement des arguments sans passer par la fiction de la téléconférence. Ce second et dernier débat avant l’élection présidentielle du 3 novembre a tenu toutes ses promesses en terme de qualité. Très posé, Donald Trump a pris l’avantage. Joe Biden a démontré de son côté qu’il était loin d’être sénile.

Le débat était sérié en plusieurs sections. Les deux candidats ont eu l’occasion chaque fois d’exposer leurs points de vues en 2 minutes sans interruption, ce qui a évité la relative cacophonie du débat précédent.

Covid-19

La pandémie virale a occupé la première section. Ce n’est pas le thème où, a priori, Donald Trump pouvait briller, au vu de ses déclarations assez erratiques sur un sujet qu’il maîtrise mal. Trump a émis l’espoir que les Etats-Unis en sortent rapidement, parlant d’un vaccin pour la fin de l’année, qui sera distribué par l’armée rapidement, insistant sur le fait qu’on connaît de mieux en mieux le virus, que plus de deux millions en ont guéri dont lui-même, ce qui est un argument-massue. Les taux de mortalité sont en baisse, etc. « Ni moi ni Joe ne sont responsables de ce virus, mais la Chine », a-t-il répété. Une vérité brute qu’on a tendance à oublier lorsqu’on accable nos dirigeants politiques.

Joe Biden a choisi la version pessimiste : plus de 200.000 Américains sont morts, il y a encore mille morts par jour. La responsabilité en incombe à Trump qui n’a rien fait. « Moi président, je veillerai à ce que tout le monde porte un masque. Je vaincrai le virus. Un hiver terrible nous attend. On pourrait compter 200.000 morts supplémentaires… Lui n’a aucun plan pour nous en sortir. »

S’en est suivie une polémique sur la fermeture des frontières par Trump fin janvier. Le président a rappelé à Joe Biden qu’il l’avait traité de xénophobe lorsqu’il a fermé les frontières US fin janvier. Biden a répliqué qu’il n’avait rien dit de tout cela, une contre-vérité, comme l’atteste un tweet de M. Biden du 1er février où il est bien question de xénophobie.

Quant au vaccin, Biden a martelé qu’il n’y en aurait pas avant mi-2021 (ce qui est probable). Trump insiste sur le fait que les Américains ne peuvent pas se terrer dans une cave « comme le fait Joe ». « Nous ne pouvons pas arrêter notre grande et belle économie (…) Ma belle ville de New-York est une ville fantôme. »

Verdict : égalité entre les deux candidats avec léger avantage à l’optimiste dans le cadre d’une campagne présidentielle.

Sécurité nationale

Cette section a permis à Donal Trump d’exposer les soupçons de corruption qui pèsent sur la famille Biden. La plupart d’entre nous l’ignorent ainsi qu’une bonne partie des Américains qui regardent les télévisions nationales car cette affaire est soigneusement occultée dans les médias. A cet égard, on peut se demander si l’élection se passe vraiment dans un contexte totalement démocratique…

Il y a quelques semaines, le laptop de Hunter Biden, le fils de Joe, a été retrouvé chez un réparateur, lequel se serait empressé, voyant que le client ne venait pas le récupérer, d’y jeter un coup d’œil. L’ordinateur portable de Hunter Biden (un homme qui a fait face à des problèmes d’addiction à la drogue, ce qui pourrait expliquer sa légèreté à négliger de récupérer l’ordinateur) contient des milliers d’emails sur ses activités en Ukraine lorsqu’il était haut-cadre d’une entreprise gazière, Burisma. Les informations sont tombées entre les mains du New York Post (tabloïd conservateur que les Français et les Belges ont découvert lors de l’affaire Strauss-Kahn), et Rudy Giuliani, ancien maire de New York et conseiller de Donald Trump. Alors qu’il apparaît aujourd’hui que ces emails sont authentiques et que la Russie n’est pas derrière tout cela, un des emails fait mention d’une commission de 10% pour « the big guy », à savoir, plus que vraisemblablement, Joe Biden. Pour corser le tout, Twitter et Facebook ont censuré les comptes du New York Post sur cette investigation, ce qui a contribué à en faire une publicité nationale… Depuis, un ami de la famille a témoigné que ces informations étaient vraies… tandis que le FBI détiendrait ces informations depuis décembre 2019…

Quoi qu’il en soit, cette affaire des emails été l’occasion pour Trump de mettre l’accent sur l’argent que la famille Biden se serait mise dans les poches en Ukraine mais aussi en Chine. Trump a été précis, évoquant 3,5 millions de dollars : « Vous étiez vice-président à l’époque. Si ces informations sont vraies, vous êtes le candidat le plus corrompu de l’histoire. Vous devez vous expliquez devant le peuple américain. » Le président a été coupé à chaque fois qu’il évoquait le sujet par la débatteuse qui est journaliste à ABC. Il est évident que si ce laptop appartenait au fils de Trump, l’information tournerait en boucle sur CNN et consorts.

Joe Biden a martelé qu’il n’avait jamais touché un centime ni de l’Ukraine ni jamais dans sa carrière et a contre-attaqué sur la déclaration d’impôt que Trump n’a pas publiée. Trump a répliqué qu’il la publierait rapidement et a réattaqué sur ces commissions de 10% qu’aurait touché Joe Biden comme intermédiaire pour les affaires de son fils : Trump : « Moi je ne gagne pas d’argent en Chine. Je ne gagne pas d’argent en Russie. C’est terrible, etc. Hunter, sans aucune compétence, a gagné 183.000 dollars par mois. »

[Rappelons que la procédure de destitution contre Donald Trump était basée sur les pressions qu’aurait exercé le président Trump sur le président ukrainien pour qu’il accélère l’enquête sur Hunter Biden. Joe Biden a, lui, menacé de suspendre, lorsqu’il était vice-président, une aide d’un milliard de dollars à l’Ukraine si le procureur ukrainien enquêtant sur son fils n’était pas retiré de l’affaire… Démocrates et républicains sont quitte].

La modératrice a alors fait diversion (comme à chaque fois que Trump tente d’évoquer cette affaire) et a coupé le président Trump en l’attaquant sur son compte en banque en Chine, dont on sait qu’il a été fermé il y a quelques années pour aborder ensuite… la Corée du Nord (lire infra).

Verdict : Trump a largué une énorme bombe avec cette affaire d’emails compromettants mais il n’est pas certain que les spectateurs aient saisi l’ampleur de l’affaire. Les indécis pourront s’informer sur le site du New York Post et sur les télévisions conservatrices, telle Fox News qui en fait ses choux gras. Pour les chaînes libérales, cette affaire est un canular fabriqué par les Russes qui ne mérite aucune investigation.

L’International

Les compétiteurs n’ont pas abordé les accords de paix entre Israël et les Emirats arabes unis qui auraient été très favorables à Donald Trump pour se concentrer surtout sur la Corée du Nord, à l’initiative de la modératrice qui, on l’a dit, voulait sortir Joe Biden d’un mauvais pétrin concernant les affaires ukrainiennes. Joe Biden a reproché à Donald Trump d’appeler Kim-Jong-Un « mon ami ». Trump a répliqué que, contrairement à Barack Obama, il avait apaisé les tensions et calmé les ardeurs du dictateur nord-coréen qui ne représente désormais plus une menace pour la région. Et qu’il est important de maintenir de bonnes relations avec « Kim ». Biden a répliqué que les Etats-Unis avaient aussi d’excellentes relations avec Adolf Hitler à une certaine époque. Trump a répliqué que l’administration Obama avait laissé un « foutoir » en Corée du Nord…

Le traitement du dossier nord-coréen, même si Trump est loin d’avoir obtenu un accord de paix entre les deux Corées, est certainement à mettre au crédit du président. Il est loin d’un Dr Folamour dont tout le monde voyait « pousser sur le bouton nucléaire » dès son arrivée à la Maison blanche.

Verdict : quand on fait référence à Hitler dans un débat, on le perd. Avantage Trump.

Obamacare et couverture santé

La suppression de l’ObamaCare (embryon de couverture santé pour tous) et son non-remplacement par un système que Trump voulait « beaucoup plus efficace » n’est certainement pas, a priori, un topic à l’avantage de Trump. Joe Biden a promis lors du débat une couverture santé pour tous, ce qui ira chaud au cœur de ceux qui n’en ont pas ou qui en ont été privés.

L’approche de Donald Trump siéra à tous ceux qui ont une couverture santé privée et qui, soit ont été obligés de migrer vers l’ObamaCare, soient ont vu leur prime d’assurance augmenter étant donné que l’assurance créée par Obama est financée par lesdites primes. Le président Trump a en effet supprimé l’obligation de s’assurer sous peine d’amende. Le fait que Trump ait bénéficié d’une Bourse en forme olympique est également très profitable aux retraités qui dépendent des Fonds de pensions investis en Bourse, tant pour leur retraite que leur couverture soins de santé (les fameux 401K). C’est sur ce point que Donald Trump a insisté en répétant en boucle que Biden allait détruire la sécurité sociale et affaiblir les programmes Medicare et Medicaid.

Bon an mal an, ObamaCare n’a pas eu le succès escompté mais Donald Trump a échoué à créer quoi que ce soit d’autre. Les Républicains ont d’ailleurs toujours failli à proposer quelque chose de substantiel dans une matière essentielle : l’accès aux soins.

Derrière les accusations un peu ronflantes de Donald Trump d’avènement d’une « médecine socialiste », on dira que Biden a pris l’avantage.

Toutefois, c’est à partir de ce premier tiers du débat que Trump va marteler comme un mantra que Biden est un politicien typique qui sévit depuis 47 ans, qui a été 8 ans au pouvoir, « qui promet beaucoup mais ne fait rien ». Biden répliquera au moins une fois qu’il n’était « que » le vice-président (lire infra). Mais l’argument ne peut être exagérément utilisé car Biden ne peut se désolidariser de Barack Obama qui milite pour lui en ce moment.

Verdict : léger avantage à Biden… jusqu’à ce que la modératrice lui demande pourquoi les Démocrates n’avaient pas proposé un plan de relance anti-pandémie coronavirus. Biden va alors se contredire en s’affichant comme le « président de tous les Américains, des Etats rouges (républicains) comme des Etats bleus (démocrates) » mais précisant une seconde après : les Etats rouges ont bien moins géré la crise Covid que les Etats bleus et ont connu de plus hauts pics pandémiques ! Sur ce dernier, point, c’est d’ailleurs erroné : la gravité de la crise Covid et la mauvaise gestion dans les différents Etats dépassent les clivages partisans. Notons que Trump n’est pas responsable de la gestion de la pandémie au niveau local. On peut seulement lui reprocher des déclarations à l’emporte-pièce dont la célèbre question sur l’efficacité du détergent dilué. L’intéressé a précisé que c’était une blague.

Economie

Ce topic a été relativement peu développé. Il a fait l’objet d’une joute au cours de laquelle Trump a refusé l’idée d’imposer aux entreprises un salaire minimum à 15 $ l’heure au prétexte que les PME ne pourraient survivre à ce rythme. « Il faut un salaire différent d’Etat à Etat », a expliqué Trump. 15$, c’est la richesse dans certains états (le Vermont par exemple) mais une aumône dans d’autres comme New York.

Il est à attendre que la proposition d’un salaire minimum par Biden dans un pays où certains travailleurs gagnent une misère aille à l’avantage du candidat démocrate. Le problème est que le Démocrate mentionne des « premiers intervenants gagnant 6 $ », ce qui est inexact. Les petits entrepreneurs, de leur côté, donneront l’avantage à Trump.

Verdict : ex-aequo

Problèmes raciaux

La crise raciale, post-Covid, et l’explosion des revendications socio-raciales incarnées par Black Lives Matter ont fait l’objet, légitimement, d’une section à part entière.

Si on aurait pu s’attendre à un président Trump sur la défensive, c’est le contraire qui s’est passé. Le président sortant a attaqué d’emblée Biden sur la politique pénale défendue par le démocrate dans les années 90. Face à une flambée de consommation de drogue à l’époque, Biden avait parlé à propos des délinquants de couleur de « super-prédateurs ». Il s’était vanté à l’époque d’en avoir mis des milliers en prison via une Loi de 1994. C’est d’ailleurs sur ces sujets que sa désormais co-listière Kamala Harris, avait qualifié, lors des Primaires démocrates, cette politique de « raciste », soulignant que Biden n’était sans doute pas raciste lui-même…

Ce fait qui date un peu est extrêmement négatif pour Joe Biden qui s’est fait l’avocat de la cause noire et dont le parti a largement encouragé les manifestations ces derniers mois sans condamner clairement les exactions répétées de l’aile radicale du mouvement. Le Parti démocrate a été d’ailleurs jusqu’à financer des libérations conditionnelles de fauteurs de trouble.

Si la communauté noire américaine se rallie généralement à 90% au Parti démocrate, certains sondages évaluent à 18% les électeurs afro-américains qui s’apprêtent à voter pour Trump (et 35% les électeurs hispaniques).

Sans aller jusque dire évidemment que le rappel de cette affaire va faire perdre à Biden l’électorat noir, un déplacement de 10% pourrait être crucial pour l’élection.

Sur cette loi, Joe Biden s’est contenté de dire que « c’était une erreur ». Ce sera la seconde excuse du candidat démocrate.

Donald Trump, de son côté, a réussi à glisser qu’il était le président le moins raciste de l’histoire depuis Abraham Lincoln et qu’il avait davantage fait pour les Noirs que l’administration Obama pendant huit ans.

Rappelons que des deux candidats, Trump incarne davantage l’économie (en très bonne santé jusqu’à l’arrivée du virus chinois) et l’Ordre face aux troubles qui sévissent dans des centaines de villes depuis l’assassinat de George Floyd. Or même dans les communautés noires, les habitants sont terrorisés et beaucoup souhaitent un retour à la normale.

Verdict : avantage à Trump, contre toute attente.

Immigration

A l’exception des accusations de corruption contre Biden, l’immigration a été la section la plus polémique du débat. Joe Biden a accusé Trump de séparer les familles d’immigrants entre parents et enfants, une politique indigne des valeurs américaines. Trump a nié que ce soit encore le cas mais a canardé Biden sur le fait que les immigrés enfermés dans des cages était monnaie courante sous l’administration Obama (ce qui est largement vrai et documenté : le 23 octobre, Trump va d’ailleurs publier un tweet avec photos à l’appui).

La modératrice, globalement acquise à Biden, a cette fois posé une question difficile à « son » candidat : « Votre administration a procédé à des expulsions record et n’a pas réussi à mettre en place une politique d’immigration qu’elle avait promise, pourquoi faudrait-il vous faire confiance cette fois ? »

Joe Biden a alors sorti une cartouche, tout en précisant qu’il serait cette fois président et non vice-président. Il lancera s’il est élu une procédure de légalisation des 11 millions d’illégaux qui vivent aux Etats-Unis. Elle déboucherait sur la citoyenneté américaine. Réplique de Trump : ce seront autant de nouveaux démocrates (allusion au clientélisme du P.D. qui n’est pas sans sévir dans nos pays).

Face à la politique d’ouverture migratoire, et en martelant plusieurs fois que les « cages » étaient une affaire démocrate, Trump a insisté sur le fait que les enfants de migrants sont amenés en Amérique par des coyotes (passeurs) et des trafiquants de chair humaine et a laissé entendre qu’ils faisaient ensuite profiter leurs parents du regroupement familial (« chain migration »).

A Biden qui semble dire que fermer les frontières ne sera pas sa priorité, Trump lance une pique : « Il (Biden) ne comprend pas la notion d’attraper et relâcher. [sans contrôle des frontières], un meurtrier entrerait dans le pays. Un violeur entrerait dans le pays… »

Trump fait mouche, car l’immigration clandestine est extrêmement mal vue aux Etats-Unis même par les immigrés récents qui ont dû se battre pour s’intégrer. Avec cette envolée, Trump consolide les positions républicaines en Arizona et au Texas, forts de nombreux grands électeurs.

Energie

Enfin, Donald Trump a remporté la section sur la politique énergétique en prenant Biden en flagrant délit de mensonge sur la fracturation des schistes bitumeux. Biden avait déclaré récemment qu’il supprimerait cette technologie peu verte (mais ayant assuré l’indépendance énergétique des Etats-Unis face à la Russie et aux monarchies pétrolières arabes). Lors du débat, Biden a rétropédalé en disant qu’il n’avait jamais proposé cela mais on peut vérifier facilement sur le Net qu’il l’a bien dit. La modératrice l’a d’ailleurs repris sur ce sujet.

Joe Biden a par ailleurs pris un énorme risque en déclarant qu’il va pousser son pays à tourner la page des hydrocarbures car plusieurs Etats vivent de cette industrie.

Verdict final

Donald Trump a été d’une grande sérénité lors du débat et aussi plus factuel que son adversaire. Il a réussi à gommer ses excès habituels pour se présenter comme un vrai chef d’Etat. Il a offert au peuple américain de l’espoir même si celui-ci risque d’être déçu dans quelques mois.

Face à lui, Joe Biden a tenu le choc et n’est pas apparu comme sénile malgré quelques cafouillages. Il fait néanmoins son âge bien qu’il n’ait que 4 ans de plus que Trump. Pas sûr qu’annoncer comme Churchill « du sang et des larmes » face au coronavirus soit ce que les Américains veulent entendre.

Avantage net à Donald Trump mais pronostic très réservé sur l’issue de l’élection. Personne ne se risque à annoncer un vainqueur comme ce fut le cas, erronément, en 2016. Le camp républicain reprend espoir alors que l’avance de Biden dans les Etats-pivots est faible. Les Démocrates se méfient comme la peste des sondages favorables car ils l’étaient aussi en faveur d’Hillary Clinton.

N’oublions pas non plus que 59 millions d’électeurs ont déjà voté par correspondance avant ce débat…

Conclusion : malgré sa performance lors du débat, si Donald Trump gagne cette élection, ceci relèverait du prodige tant il a été canardé pendant 3 ans et demi par « l’Etat profond » et s’est trouvé très affaibli, au sens politique et personnel, par le Coronavirus qui lui a enlevé un des arguments-clés pour une réélection : une économie florissante.

Et pourtant, à l’heure d’écrire ces lignes, devant la faiblesse du candidat démocrate, on se risque à un pronostic favorable pour le « milliardaire ».

Nicolas de Pape.