Par Nicolas de Pape.

Il faut relire Pascal Bruckner qui, en 1983 déjà, dans son best-seller – Le Sanglot de l’Homme blanc -résolvait le mystère du masochisme occidental. Un essai toujours actuel face aux poussées racialistes planétaires qui voient dans l’homme occidental l’unique auteur du péché originel.

Le Sanglot de l’homme blanc. Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi (Seuil) s’attachait à l’époque à déconstruire « le sentimentalisme tiers-mondiste d’une frange de la gauche occidentale » qui, selon le philosophe, se complaisait« dans une auto-culpabilisation à bon compte ». L’homme blanc était de par sa couleur de peau condamné comme Sisyphe à expier tout seul les crimes coloniaux et esclavagistes. 

Depuis, la dénonciation du Charity Business et la mise en lumière de la corruption des pays du Tiers-Monde avaient largement relégué l’essai de Bruckner, n’ayant plus rien de scandaleux, dans les bibliothèques de nos grands-parents. Les odes au tiers-mondisme bêlant et à « l’homme nouveau » à Cuba ou en Chine, l’auto-dénigrement post-colonial, ne faisaient plus recette. 

Entre-temps, nous avions bâti dans les années 90 une société post-raciale où la couleur de peau importait peu dans une Europe offrant la pleine citoyenneté à tous ses immigrés.

Jusqu’à ce que divers mouvements « indigénistes » et singulièrement Black Lives Matter (BLM) ne réveillent la mauvaise conscience occidentale.

Un des enjeux de l’élection présidentielle américaine

Prenant pour prétexte la mort inutile et absurde d’un homme noir américain, George Floyd, agonisant pendant près de 10 minutes sous le genou étouffant d’un policier blanc, Derek Chauvin, BLM, créé… en 2013, a surfé sur l’émotion ces derniers mois. A tel point que, davantage même que le coronavirus, la question ethnique sera l’enjeu majeur des élections présidentielles américaines de novembre 2020. A fortiori si les minorités s’impliquent davantage dans un pays où le vote est loin d’être automatique et encore moins obligatoire. Le Parti démocrate et Joe Biden entendent bien mobiliser ces minorités pour renverser Donald Trump. « If you have a problem figuring out whether you’re for me or Trump, then you ain’t black » (Si vous avez un problème pour savoir si vous êtes pour moi ou pour Trump, alors vous n’êtes pas noir), a même déclaré le candidat démocrate sur la chaîne afro-américaine Charlamagne, déniant par là-même aux Afro-américains le droit d’être conservateurs… avant de s’excuser.

Largement acquis à la candidature de Joe Biden, BLM est en réalité un mouvement de tendance marxiste assumée, au fonctionnement et au financement opaques (174 multinationales dont, notamment, Adidas, Coca-Cola, Amazon, Airbnb, Disney, Google, McDonalds, Spotify, Starbucks, Uber auraient déjà versé 1,5 milliard de dollars à l’organisation). 

BLM ranime la dialectique de l’intellectuel communiste italien Antonio Gramsci, ce qui, traduite en stratégie contemporaine, se résume à « l’agit-prop » : agitation (manifestations qui dégénèrent parfois en pillages) et propagande (utilisation des mass médias pour convaincre de la justesse de sa cause).

Pour commencer, le nom même du mouvement est calibré pour ne souffrir aucune contestation : « Les vies noires comptent ». Qui peut s’opposer à cette tautologie ? Tout au plus pourrait-on lui opposer « All lives matter » (toutes les vies comptent). Le Philadelphia Inquirer a dû s’excuser pour une couverture intitulée « Buildings Matters Too » (Les bâtiments comptent aussi), référence aux pilleurs et incendiaires proches des antifas qui ont visé notamment des synagogues. Son rédacteur en chef, Stan Wischnowski, 20 ans de loyaux services, a dû démissionner.

Otages de Black Lives Matter

Plus fort que #metoo, ce tsunami risque de nous occuper au moins pour une décennie. Depuis plusieurs mois, les Etats-Unis et, par contamination, l’Europe, sont l’otage de BLM qui s’inscrit dans la « convergence des luttes » intersectionnelles. Ainsi, le « BLM Breathe Act » exige de modifier le système fédéral pénal américain qui « criminalise de manière disproportionnée les Noirs et Bruns, LGBTQIA, peuples indigènes, musulmans et personnes handicapées ». 

A côté de nombreuses demandes légitimes comme l’accès pour tous à l’eau potable, à l’éducation et à la santé en plus d’une approche policière moins agressive, BLM porte en lui les stigmates d’un racisme anti-blanc lorsqu’il estime déplacé qu’un Blanc parle de racisme, fût-il un universitaire spécialiste de la question, en raison du fait qu’il ne sait pas de quoi il parle. Ce dernier n’a d’autre alternative que soutenir le mouvement ou… soutenir le mouvement, car « silence is violence » (sic). « Ainsi mondialisé », explique Pierre-André Taguieff à Valeurs actuelles, « l’antiracisme est devenu une arme symbolique redoutable utilisée par des groupes ethno-religieux se présentant comme des victimes de l’« hégémonie blanche ». Un antiracisme anti-blanc, c’est un antiracisme raciste : tel est l’oxymore qui résume l’extrême confusion théorique et rhétorique dans laquelle nous nous trouvons(1). »

Lato sensu, BLM entraîne avec lui le phénomène de « cancel culture » pour tous ceux qui le critiquent, guettés par la mort médiatique. L’universitaire et essayiste « optimiste » Steven Pinker, pourtant progressiste, s’est vu reprocher un tweet ancien dans lequel il estimait que les Etats-Unis n’étaient pas « si racistes que cela ». Ce « déni de la réalité raciale » est, pour les adeptes de cette mouvance, constitutif d’une « micro-agression », un terme inventé en 1970 par Chester M. Pierce, remis au goût du jour début 21e siècle et appliqué à l’ensemble des groupes socialement marginalisés. Un regard de travers suffit à être taxé de raciste. Incidemment, J.K. Rowlings, l’auteure d’Harry Potter, woke elle-aussi, s’est faite allumer par des activistes trans pour avoir déclaré qu’être une femme n’était pas seulement « un état d’esprit ».

L’idéologie portée par BLM part du présupposé que l’homme blanc « cis » (genré) est un oppresseur atavique et que tous ce que les Européens et les Américains d’origine européenne ont construit ne l’a été que via la colonisation, l’esclavage et l’oppression d’origine plus ou moins patriarcale. En somme : nos ancêtres n’auraient rien construit de beau ni de grand (exit : la science, l’Art, Einstein, Beethoven, Picasso, Shakespeare…).

Crimes imaginaires

Masochistes dans l’âme, les élites occidentales cèdent à toutes ces revendications sans plus aucun esprit critique. Et ouvrent la boîte de Pandore. Ainsi, la reconnaissance par le Roi Philippe de la responsabilité de la Belgique dans les souffrances indigènes a amené le Burundi à réclamer 43 milliards d’euros d’indemnisation, en pleine crise économique due au covid.

L’Occidental contemporain n’est évidemment aucunement responsable de l’esclavage, la colonisation ou la ségrégation d’aucune sorte mais l’Etat profond, médias en tête, continue de faire contrition pour des crimes que nous, contemporains, n’avons pas commis. 

Aux Etats-Unis, des Blancs américains s’agenouillent en pleine rue pour s’excuser de crimes imaginaires mais aussi à Bruxelles, par exemple, certains cadres de l’antenne bruxelloise du Mouvement réformateur se sont agenouillés consciencieusement.  C’est « tendance ».

A Bruxelles toujours, un comité « d’experts » composé d’associations « spécialisées dans la décolonisation de l’espace public » (Main dans la Main contre le racisme, Mémoire coloniale, etc.) va bientôt proposer au vote des Bruxellois de rebaptiser le Boulevard Léopold II, le monarque honni de l’Etat indépendant du Congo. Ainsi, après l’avoir banni de « son » Musée de Tervueren, raie-t-on de la carte le « Roi bâtisseur » à qui l’on doit l’essentiel des artères de prestige de la capitale belge. « Cancel culture », une nouvelle fois. Dans l’indifférence générale. 

Disparaître en souriant

Quelques autres exemples abracadabrantesques :

 -Aux Etats-Unis, les agents immobiliers ont banni la « master bedroom » (chambre principale) car « master » évoque l’esclavage. L’oiseau « McCown Larkspur » a été débaptisé car John McCown a combattu pour les Sudistes. La Nasa va débaptiser la nébuleuse Eskimo et la Galaxie des Frères siamois.

le roman d’Agata Christie, Dix Petits Nègres, a été rebaptisé Ils étaient Dix. Les dix figurines qui décomptent les meurtres en série sont désormais des « soldats ».

-le New York Times, autrefois quotidien de référence, orthographie désormais « Black » avec une majuscule et « white » avec une minuscule.

-à partir de 2024, tout film espérant être éligible aux oscars à Hollywood devra avoir dans le rôle principal ou important un représentant d’une « minorité sous représentée »(2) soit avoir un casting composé à 30% de personnes issues de « groupes sous-représentés »(3), idem pour la production et les postes créatifs…

Les civilisations européenne et nord-américaine, pourtant les plus avancées en termes de respect des minorités, sont les deux seules à s’auto-flageller de la sorte. Comme l’explique Jean-Louis Harouel(4),« la très vertueuse religion séculière des Droits de l’homme trace aux Européens le devoir de disparaître en souriant pour faire place à d’autres peuples et à d’autres civilisations. C’est une invitation implicite à une euthanasie collective, à un suicide forcément heureux puisque conforme aux exigences de la vertu ».

Nicolas de Pape

Dernier ouvrage paru : Sur la Nouvelle Question juive

Note :

(1) L’Imposture décoloniale, science imaginaire et pseudo-antiracismes, à paraître aux Éditions de l’Observatoire/Humensis. (retour au texte)

(2) Asiatique, latino, Afro-américain, indien d’Amérique ou d’Alaska, né à Hawaï. (retour au texte)

(3) Outre les groupes ethniques cités : femmes, personnes LGBTQ+, personnes souffrant de handicap mental ou physique. (retour au texte)

(4) Les Droits de l’homme contre le peuple, Desclée de Brouwer. (retour au texte)