AZOTE/UE: Adieu veau, vache, cochon, couvée …

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Manifestation d'agriculteurs au Pays-Bas le 22 juillet 2022.
Manifestation d'agriculteurs au Pays-Bas le 22 juillet 2022. Image par Frank Magdelyns de Pixabay

Les Pays-bas connaissent une crise agricole sans précédent. Depuis le mois de juin, les agriculteurs néerlandais multiplient les actions et les blocages pour s’opposer au gouvernement qui entend les contraindre à la suppression de 30% de leur cheptel.

SOS Dutch Farmers

Après sa condamnation par la plus haute cour pour “inaction climatique”, l’Etat néerlandais, est parti en chasse contre les émissions de gaz, y compris l’azote. C’est ainsi que le 10 juin dernier,  Christianne van der Wal  “ministre de la Nature et de l’Azote ” (ndlr: si, si…) a annoncé qu’elle entendait réduire de 70% les rejets d’azote dans 131 secteurs en bordure des zones protégées Natura 2000. A l’horizon 2030, le gouvernement veut réduire de 50% les émissions d’azote sur l’ensemble du territoire. En pratique, cela signifie une réduction de 30% du cheptel. Dans un pays où l’agriculture s’est massivement industrialisée pour devenir l’une des plus productives au monde, et même la deuxième après les Etats-Unis en matière d’exportation, cette décision passe mal. Très mal… Déterminés à ne pas se lasser faire, les paysans multiplient les actions. Le week-end dernier, ils ont déployé leur détresse le long du parcours de la Vuelta qui a démarré cette année par deux étapes aux Pays-Bas. La presse n’a pas semblé très preneuse…

Logés à meilleure enseigne que leurs confrères des autres pays européens, les agriculteurs néeerlandais se livrent à un véritable bras de fer avec le gouvernement de Mark Rutte. A l’inverse de leurs homologues français beaucoup moins bien lotis et qui fragilisés par des décennies de mépris gouvernemental se suicident en masse, les fermiers néerlandais sont à la fois les représentants d’une sorte de “Pays-Bas périphériques” tout en pesant encore beaucoup économiquement. Si le gouvernement français peut se permettre d’ignorer la détresse de ses fermiers, celui des Pays-Bas sait qu’il prendrait un risque énorme à agir de la sorte. En porte-à-faux avec La Haye, Amsterdam et les grands centres urbains, ces agriculteurs du Nord constituent donc un véritable problème: ils sont riches et ont beaucoup à perdre.  Ils sont aussi structurés et pourraient donner des idées à leurs homologues partout en Europe. En effet, la réduction des gaz à effet de serre est une décision européenne que Bruxelles à vocation à imposer à tous les Etats membres. 


Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que la presse subsidiée – que ce soit en France, en Belgique ou ailleurs – se contente du minimum syndical pour répercuter ces troubles qui secouent nos voisins du Nord. Notons l’appréciable exception du Figaro qui suit ce conflit avec le sérieux qu’il mérite. Pour le reste, on voit poindre quelques entrefilets signés par des journalistes qui se pincent le nez face à tant de déjections. Et tant qu’à noircir le tableau, c’est toujours bien commode d’accuser de complotisme et d’appartenance à la fachosphère celui dont on entend disqualifier la parole. La RTBF, sans grande surprise, nous livre à cet égard un modèle du genre en se listant les soutiens venus de l’étranger: Steve Bannon, Donald Trump ou le RN. Un casting parfait pour entretenir le vernis terni du cordon sanitaire.

Les raisons de la colère

Encouragés depuis des décennies par l’UE – sa Politique Agricole Commune et les milliards de subsides qui en découlent – à épouser un modèle productiviste d’agriculture intensive, les fermiers se trouvent sommés aujourd’hui de faire volte-face.  Aux Pays-Bas où l’agriculture est un fleuron économique et les agriculteurs sont de puissants industriels qui disposent de moyens pour se faire entendre, la réaction a été des plus virulentes.

Depuis le mois de juin, le pays connaît une succession d’actions et de troubles qui se sont soldés par des tirs de la police et des rayons vides dans les magasins. En pleine crise alimentaire et au moment où l’inflation plonge de nombreux ménages déjà précarisé dans la pauvreté, on se demande ce qui a poussé le gouvernement de Rutte à déclarer la guerre au monde agricole si ce n’est une obéissance aveugle aux injonctions que Greta souffle à l’oreille de Bruxelles. En Belgique, et plus particulièrement en Flandre, la question se pose aussi de façon criante toujours sur fond d’un modèle d’agriculture intensive. Dans un monde idéal,  l’agriculture serait en phase avec la nature. Mais depuis l’après-guerre, le plan Marshall, les remembrements et des décennies de Politique Agricole Commune pilotée par des technocrates depuis Bruxelles, le secteur agricole a été perverti et dérégulé au gré des vagues de subsides. Bruxelles a exterminé les petites exploitations en poussant à l’industrialisation du secteur. Les agriculteurs n’ont eu d’autre choix que d’évoluer dans ce sens. Aujourd’hui, Bruxelles qui les a poussé “à la faute” leur intime l’ordre de s’amputer d’une partie de leurs exploitations pour satisfaire aux exigences du moment. Changement de cap de l’UE ; virage à 180° pour les agriculteurs… Sauf que ni le réel, ni l’économie ne s’accommodent de tels revirements.


Un combat structuré, politique et au long cours 

Le mal est fait et l’avenir politique de la coalition du libéral Rutte s’assombrit. Les agriculteurs sont non seulement présents sur le terrain à travers leurs actions mais aussi actifs en politique à travers le parti paysan BBB (Boer Burger Beweging) que les sondages donnent en grande forme! La population des villes moyennes trouve un écho à ses préoccupations dans le combat de ses paysans. Ces derniers ont structuré leurs actions à partir de multiples groupes de pression aux profils très variés comme la Farmer Defense Force (FDF), Agractie NL ou le très puissant syndicat agricole LTO pour ne citer que ceux-là. Leur mobilisation est totale et investit tous les champs qu’ils soient politiques ou médiatiques: campagnes d’information et de crowdfunding, merchandising, opérations de visibilisation plutôt sympathiques, opérations plus musclées blocages de route… Les agriculteurs mettent tout en oeuvre pour éviter de disparaître.

Merchandising sur le site de la FDF destiné au financement des protestations contre le plan azote de la ministre Christianne van der Wal


Consciente de la dimension européenne de cette décision qui les contraints à faire volte-face, la FDF s’attelle même à attirer l’attention de ses homologues dans différents pays comme la Lituanie, la Grèce ou encore la Pologne où les autorités par l’entremise du ministre de l’Agriculture ont prêté une oreille attentive à leurs doléances.


Les fermiers hollandais livrent un combat légitime non seulement pour la survie de la paysannerie en Europe, mais aussi en faveur de notre souveraineté alimentaire. A ceux qui leur reprochent de s’être orientés vers l’agriculture intensive, rappelons que l’UE et ses normes ubuesques telles que celle sur la courbure des bananes sont à la source d’aberrations comme “la ferme des 1000 vaches”. Certains finissent même par douter du caractère écologique de la motivation du gouvernement et y verraient plutôt une opération en vue de rendre disponibles à la construction des terrains agricoles dans un pays où la crise du logement fait rage…

La crise qui secoue les Pays-Bas illustre comme s’il le fallait encore la dangerosité des politiques européennes. Après l’impasse énergétique, après la destruction du secteur automobile européen, voici se profiler l’échec agricole à l’échelle d’un continent. Dans un contexte d’inflation galopante et avec un euro qui vient juste de passer sous la barre du dollar, plutôt que de s’occuper de l’azote, les gouvernements auraient tout intérêt à contenir cet hydrogène social qui se nourrit de leurs mauvais choix. Le jour où il explosera, le souffle de la déflagration n’épargnera pas Bruxelles. En attendant, adieu veau, vache, cochon couvée… et fermier.

T.H.