Philippe Cauwe est ingénieur à la retraite, docteur en mathématiques appliquées et dispose d’une longue expérience internationale dans le domaine industriel. Choqué par l’intervention sur les ondes de la RTBF de Jean-Pascal van Ypersele de Strihou au sujet de la sortie du nucléaire qu’il juge partiale, il a souhaité réagir à ces propos et à les contre-argumenter en tant que scientifique dans une carte blanche.

Interrogé le 02/10/2020 à la RTBF-La Première sur l’accord de la Vivaldi à propos de la sortie ou non du nucléaire, le Professeur van Yperzeele n’a pas fait dans la nuance. D’une part il s’est clairement prononcé pour l’arrêt du nucléaire et d’autre part a affirmé des demi-vérités sinon transmis de fausses informations. Le Pr van Yperzeele est-il objectif ?

Une demi-vérité est aussi un mensonge. Il est regrettable que des personnes jouissant d’une visibilité médiatique importante s’expriment sans nuance. L’information tronquée ainsi transmise déforme le jugement de nos concitoyens et ne les aide en aucune manière à comprendre la difficulté de la décision à prendre ni de mesurer l’importance des conséquences socio-économiques qu’elles entraineront.

Le texte qui suit relève certaines de ces fausses informations et en explique les raisons. C’est en d’autres mots ce que Pierre Goldschmidt, ancien directeur général adjoint de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique dit dans L’Echo de ce 02/10/2020 dans une carte blanche intitulée Avanti vers un gouvernement éco-illogique!

Examinons quelques exemples de vérité tronquée présentés le 2/10/2020 par le Professeur van Yperzeele.

La charge anti-nucléaire

  • Les centrales au gaz qui remplaceraient les centrales nucléaires n’engendreraient pas plus de CO2.  Cette affirmation est digne des « drôleries » de Samuel COGOLATI – député ECOLO sur RTL. Cette affirmation ne peut que traduire une position antinucléaire. C’est le droit de chacun mais alors il faut être objectif dans l’argumentation et justifier sa position.
    • La justification fournie à l’antenne de la RTBF est de dire que les émissions de CO2 des nouvelles centrales au gaz n’entrent pas directement dans la comptabilité des émissions du pays. Elles peuvent être compensées par l’échanges de quotas de droits de polluer que nous achèterions à des pays qui fermeraient des centrales au charbon plus polluantes qu’une centrale au gaz. Ce mécanisme est autorisé par le dispositif ETS d’échange en Europe. Encore faut-il que d’autres pays réduisent leurs émissions en remplaçant le charbon (>1000 gr CO2/kWh) par du gaz (490 grCO2/kWh) ou du nucléaire (12 grCO2/kWh) ou de l’hydraulique dont les possibilités géographiques à exploiter encore en Europe sont faibles.
    • Si par ce stratagème nous ne polluerions officiellement pas plus comment un haut responsable du GIEC peut-il défendre une démarche qui dans l’absolu ne diminue pas la quantité de CO2 émise ? Cette démarche est hypocrite et malhonnête. En effet, remplacer toutes les centrales nucléaires par du renouvelable et des centrales au gaz doublera nos émissions de CO2 issus de l’électricité comme le calcule Jacques Marlot, dans le tableau ci-dessous, et il n’est pas le seul de cet avis!
NucléaireÉolien + SolaireGazAutresÉmissions kt de CO2
7 réacteurs46,5 %14,4 %29,9 %9,2 %15605
0 réacteur0 %29,9 %60,9 %9,2 %29030
2 réacteurs15,5 %29,9 %45,4 %9,2 %22371

(NB : les réacteurs sont capables de plus de 55% de production s’ils ne devaient pas laisser la priorité aux ENRi)

  • C’est faire porter par d’autres pays la contrainte d’une économie de CO2 que nous pourrions faire. C’est une hypothèse qui a peu de chance de se réaliser à court terme. Cependant fermer les centrales nucléaires est une certitude immédiate. 
  • Sans nucléaire, il est connu qu’un kWh éolien (25% de taux de charge en moyenne) doit s’accompagner de 3 kWh de gaz pour satisfaire la demande ; soit 370.5 grCO2/kWh de cette filière comme le calcule le Pr Berger – UCL; avec les PV (10% de charge) c’est 445.9 grCO2/kWh.
  • Comment défendre de remplacer une source décarbonée, le nucléaire, par une source carbonée les ENRi et le gaz ? 
  • Affirmer que sortir du nucléaire est une bonne chose est dogmatique.  
    • C’est ignorer la réalité scientifique des nouveaux réacteurs à neutrons rapides (RNR), des petits réacteurs modulables (SMR) et des solutions techniquement et scientifiquement prouvées pour le traitement des déchets. 
  • Sortir du nucléaire 
    • Ne réduit pas les risques. Il y 13 réacteurs à nos frontières dont 5400 MW rien qu’à Dunkerque et d’autres en construction. La centrale des Pays Bas est prolongée à 60 ans et il y est envisagé 10 nouvelles centrales.
    • Ne résout pas la question du CO2 liée à l’électricité.
    • Ne résout pas la question des déchets. Le prolongement ne produira que très peu de déchets en plus et contribuera au financement, le tout sera de toutes façons à traiter.
    • Augmente notre dépendance à la Chine pour les éoliennes et les PV et à la Russie, aux USA et au Qatar pour le gaz. 
    • Augmente la facture d’électricité des ménages.
    • Nous prive d’une ressource efficace et économique pour produire de l’hydrogène qui sera indispensable pour réduire les émissions de CO2 liées au « gros » transports et à l’industrie.
  • L’électricité nucléaire devrait constituer une part abondante du mix électrique. 
    • La production d’électricité est le secteur de l’activité humaine émetteur de CO2 qui est le plus facile à contrôler ; les émissions y sont concentrées en des lieux fixes. Les autres secteurs demandent encore beaucoup de développements technologiques mais aussi énormément de changement de paradigmes sociétaux de nos concitoyens.
    • Une électricité nucléaire abondante est indispensable pour atteindre les objectifs de décarbonation de 2050. 
    • Une électricité nucléaire est une source de production à développer pour l’Afrique et l’Asie ; les russes, les chinois, les coréens,…  l’ont bien compris. Nous européen, nous jetons aux orties un leadership technologique qui nous était reconnu.
    • Plus de 25-30% de ENRi sur le réseau pose des problèmes d’approvisionnement comme le vivent tous les jours 200.000 à 500.000 foyers californiens depuis plusieurs semaines.
    • Les surplus de production des ENRi, s’ils existent (+/- 100 h en 2019, 1.1% du temps), resteront marginaux et les moyens de stockage n’existeront techniquement et économiquement que d’ici 15-30 ans (peut-être).
    • En Europe le ENRi ne peuvent et ne pourront jamais satisfaire nos besoins ; il n’y a pas assez de vent ni de soleil (Pr H Jeanmart – UCL – février 2019)
    • En Europe il n’y a qu’une complémentarité marginale de production des ENRi entre pays voisins. Pas de vent en France = pas de vent en Espagne et en Allemagne.
  • L’électricité nucléaire est fiable, durable, sûre, renouvelable et économique.
    • Durable. Nos centrales nucléaires sont toutes issues de la technologie Westinghouse, en mieux. Les 96 centrales USA sont toutes prolongées à 60 ans dont 4 à 80 ans. La centrale des Pays Bas est prolongée à 60 ans ! Les « déchets » actuel n’ont épuisé que 1% du potentiel énergétique du combustible nucléaire. Leur utilisation dans les RNR nous donne une réserve de 1000 ans qui sera de 25.000 ans avec le Thorium…et les déchets d’alors seront 100 plus petits et auront une demi-vie 1000 fois plus courte que ceux dont ils sont issus.
    • Fiable. En dehors des périodes d’entretien et d’arrêt pour sabotage, une centrale nucléaire est disponible au moins 85% du temps si on lui en laisse le loisir.
    • Sure. Les rapports de l’UNSCEAR, l’équivalent du GIEC pour les rayonnements ionisants auprès de l’ONU, rapportent que les victimes par radiations des accidents de Tchernobyl et Fukushima ne sont pas ce que les médias en ont dit ! En Europe occidentale il n’y a eu aucune victime par radiation depuis que les centrales existent.
    • Economique. 
      • Si on veut comparer les diverses voies qui s’offrent à nous il faut comparer les ENRi au nucléaire sur la durée de vie la plus longue, au moins 75 ans. Alors, les ENRi, les stockages (inaccessibles aujourd’hui) et le renforcement du réseau coutent de 5 à 10 fois plus cher que le nucléaire (voir entre autre JM Jancovici) . Vive les gilets jaunes !
      • En 2019, rien que l’éolien offshore a reçu 499.8 millions € de subventions (rapport CREG 2019) et les comptes consolidés de la société d’éolienne offshore Aspiravi  NV montre un rendement de 15.79% sur fonds propre après impôts…grâce à nos impôts.   Nos subventions aux renouvelables atteignent sans doute 1 milliards €/an alors que cette industrie existe depuis plus de 20 ans ! Sommes-nous sur la bonne voie ?

Le mythe de la voiture électrique verte

    • Il est reconnu que l’empreinte CO2 de la fabrication d’une voiture électrique (VE) est plus grande que celle d’une voiture à moteur thermique (VT), certains disent quatre fois plus grande.
    • Il est inexact de dire que même avec cette empreinte une VE est moins polluante qu’une VT. Cela dépend du mix électrique du kWh du pays dans lequel la VE roulera et y rechargera ses batteries. 
    • C’est la France qui est le pays le plus favorable pour les VE ou le kWh est à plus de 75% nucléaire. En Pologne, la VE ne devient jamais verte. Le tableau ci-dessous donne les quantités de CO2 émises par diverses voitures en cycle de vie de 175.000 km, soit 10 ans à 17.500 km/an. Ces calculs résultent de données de Carbonne4 et autres sources. Ils confirment ce qu’affirme M Jancovici ; à ce jour, la voiture à moteur thermique dont on limite la vitesse à 110 km/h qui consomme 2.5 l/100 km est la moins polluante en cycle de vie. Agir dans cette direction est aussi une des recommandations de développement de la FABI (Belgium Energy- Outlook 2050).

L’Allemagne, un modèle trompeur

    • Il est faux d’affirmer que l’Allemagne a fermé toutes ses centrales nucléaires. En 2019 c’est encore 12.4% de nucléaire. Il reste 6  réacteurs en fonctionnement.
    • S’il est vrai que les émissions de CO2 vont diminuer par abandon du charbon pour le gaz (russe ou USA), il faut aussi rappeler ce qui suit.
      • Depuis 2011 les émissions de CO2 issues de l’électricité ont commencé par doubler à cause de l’abandon du nucléaire. Les objectifs 2020 ne seront pas atteints, L’Allemagne restera loin de la neutralité CO2 et est aujourd’hui en valeur absolue le plus grand émetteur européen de GES.
      • Nous respirons en Europe occidentale deux fois plus de poussières fines qui proviennent de la combustion du charbon et du lignite…sans parler du SO2/SO3 lié au souffre présent dans le lignite. C’est nuisible pour la santé. Et dire que l’on supprime le diesel qui à puissance égale émet 25% de CO2 en moins qu’une voiture à essence ; et une fois le moteur chaud pas plus de NOx ni de particules fines non plus.
      • Le prix du kWh en Allemagne est plus de deux fois plus cher qu’en France. La facture d’un ménage (3500 kWh/an) y est 20% plus chère qu’en Belgique et 70% plus chère qu’en France.
      • Les « verts » allemands se déchirent actuellement après que deux de leurs figures emblématiques se soient prononcées pour le maintien d’une partie du nucléaire

Le jour où la Chine nous donnera des leçons d’écologie et nous vendra ses technologies

    • Il faut se réjouir de l’annonce faite par la Chine qui vise une neutralité CO2 en 2060.
    • Cela se produira plus que probablement grâce au nucléaire. 13 centrales y sont en construction et de 300 à 400 sont dans les prévisions.
    • Ceci est aussi lié à leur volonté de développer la route hydrogène dont une production massive n’est réaliste qu’avec du nucléaire. L’Europe, pour ne pas rater la marche comme pour les batteries Ion-Li, s’empresse, à juste titre, de suivre cette option. Toutefois, chez nous, c’est plutôt une course aux subventions et nous risquons de nous trouver devant un mur sans un kWh nucléaire pour l’électrolyse ou la décomposition de l’eau à très haute température.
    • Ce nouvel axe stratégique de la Chine entrainera une nouvelle domination dans les technologies du nucléaire. Nos futures centrales seront-elles achetées en Asie ?

Philippe Cauwe