par David Engels

Alors que l’Allemagne à l’habitude de critiquer d’autres États, notamment la Pologne ou la Hongrie, pour de prétendues entorses à l’« État de droit », il semble qu’un peu d’introspection ne ferait pas de tort. Ces dernières semaines en particulier, tellement de développements politiques inquiétants ont eu lieu en République fédérale d’Allemagne que l’on peut difficilement ne pas se demander pourquoi les médias allemands et étrangers ne font pas preuve du même esprit critique que celui avec lequel chaque petit développement à Varsovie ou Budapest est examiné. Revenons sur le mois de janvier 2021.

Une diplomatie déroutante

La première chose qui ressort d’un tel examen : l’auto-encensement de l’Allemagne comme havre de la démocratie européenne, voire mondiale est à un niveau sans précédent. Le 9 janvier 2021, par exemple, l’ancien ministre de la justice et actuel ministre des affaires étrangères, Heiko Maas, a fait une annonce grandiose sur Twitter au nouveau président américain Joe Biden : « Nous sommes prêts à travailler avec les États-Unis sur un plan Marshall commun pour la démocratie ». [i] Le message est évident : après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont aidé une Allemagne détruite à réintégrer le monde civilisé ; aujourd’hui, en 2021, c’est à l’Allemagne et à la « leader du monde libre »[ii] désignée par les médias démocratiques américains, Angela Merkel, d’éduquer les États-Unis à revenir à la démocratie – façon de dire : « Maintenant, nous sommes quittes ! » Ce parallèle a été confirmé par Maas deux jours plus tard, lorsqu’il a implicitement comparé l’Europe dévastée par Hitler et ses sbires à l’état des États-Unis après le départ de Donald Trump, en tweetant : « Joe Biden aura beaucoup de travail pour déblayer les ruines laissées par Trump. Que cela soit un succès est aussi dans l’intérêt de l’Europe. Nous sommes prêts à apporter un soutien actif. »[iii]

Sous couvert d’une chasse à la haine, l’Allemagne part en guerre contre la liberté

Ces déclarations et bien d’autres encore pourraient être considérées comme de simples gaffes diplomatiques si elles n’étaient pas si systématiques et n’avaient des conséquences concrètes inquiétantes, surtout en 2021, année électorale importante outre-Rhin. On se souvient encore de la fameuse loi appelée « Netzwerkdurchsetzungsgesetz » instaurée par le même Heiko Maas en 2017, en vertu de laquelle les opérateurs de médias sociaux sont désormais tenus pénalement responsables de la publication de prétendus « messages haineux » sur leurs plateformes et donc obligés de supprimer massivement tout contenu idéologiquement non-conforme. Cette loi devrait maintenant être renforcée : les commentaires dits « haineux » doivent non seulement être supprimés, mais aussi transmis automatiquement à l’Office fédéral de police criminelle, qui doit alors pouvoir accéder aux données privées des auteurs respectifs afin d’engager des poursuites pénales. Malgré son adoption par le Bundestag, cette loi de dénonciation avait été temporairement suspendue en été 2020 en raison des doutes de la Cour constitutionnelle fédérale[iv] ; aujourd’hui, cependant, les chefs des groupes parlementaires de la CDU et du SPD soulignent que son adoption est plus urgente que jamais, compte tenu de la prétendue « prise d’assaut » du Capitole américain, afin de défendre la démocratie allemande,[v] les problèmes constitutionnels pouvant être réglés « plus tard » par des lois supplémentaires – probablement après les élections…

D’ailleurs, que veut dire « discours de haine » dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? Un autre incident de ces derniers jours nous l’apprend. L’« Agence fédérale pour l’éducation civique », rocher de solidité démocratique allemande jusqu’à peu, a fait savoir en janvier 2021 dans sa définition des diverses idéologiques politiques : « L’extrémisme de gauche : il recèle une foule de positions et d’attitudes partiellement contradictoires. Contrairement à l’extrémisme de droite, les mouvements socialistes et communistes partagent les idées libérales de liberté, d’égalité, de fraternité – mais les réinterprètent à leur manière »[vi]. Dès lors, il n’est pas étonnant que le gouvernement fédéral consacre désormais 1 milliard d’euros (!) à la « lutte contre la droite » ; on cherchera en vain des moyens, même approximativement comparables, pour la « lutte contre la gauche ». L’on devine donc qui sera la cible de la campagne de suppression et de dénonciation des médias sociaux qui s’annonce, d’autant plus que l’asymétrie évidente entre le traitement des « extrêmes » politiques est également massivement promue par les médias publics tout comme privés, où le nombre de journalistes de gauche et d’orientation écologiste dépasse très largement celui des conservateurs ou des libéraux.[vii]

La pandémie et la tentation totalitaire

Mais ce n’est pas tout : la crise du covid-19 révèle également des tendances consternantes vers une déconstruction des droits fondamentaux. Ainsi, le ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas a déclaré le 17 janvier : « Les personnes vaccinées doivent pouvoir exercer à nouveau les droits fondamentaux », montrant ainsi que l’Allemagne est en train de se transformer en une société à deux classes dans laquelle l’État se sent en droit de disposer en permanence des droits fondamentaux inaliénables des citoyens.[viii] Mais il y a pire encore : on a également appris que les différents « Bundesländer » (États fédérés) allemands prévoient sérieusement d’établir des camps pour y enfermer tous ceux qui violeraient « avec persistance » les mesures de quarantaine.  Ainsi, des hôpitaux, des prisons pour mineurs et d’autres bâtiments publics sont en train d’être transformés en « points de centralisation » pour briseurs de quarantaine et contrôlés par un service de garde permanent ; en Saxe, un tout nouveau « bâtiment d’hébergement » est même construit à cet effet. [ix] Certes, il est incontestable que le virus covid-19 constitue une menace de santé sérieuse, surtout pour les personnes âgées ou affaiblies présentant des maladies préexistantes, et que la société a donc le devoir de protéger ces personnes et de surveiller la propagation du virus. Mais le remède ne doit pas être plus dangereux que la maladie, comme le dit un vieux principe médical, et cela s’applique autant à la vaccination collective très discutable avec des vaccins aux suites inconnues qu’à un confinement amenant la classe moyenne, déjà gravement menacée avant la pandémie, au bord du gouffre. L’établissement de camps pour ceux qui se sentent obligés de rompre le confinement serait un pas de plus dans la mauvaise direction dans une situation déjà assez problématique telle quelle, d’autant plus que la constellation juridique à la base de ces « camps » est totalement incertaine et que les tests de dépistage du coronavirus notoirement peu fiables.

Par conséquent, en tout cas il faut l’espérer, les « camps coronavirus » subiront peut-être bientôt le même sort qu’une autre mesure sanitaire promulguée le 5 janvier, à savoir la restriction très controversée de la liberté de circulation des personnes résidant dans des « hotspots » à seulement 15 km[x] – une décision qui vient d’être annulée par la Cour constitutionnelle bavaroise le 26 janvier, ce qui aurait dû lancer un débat critique sur la nature fort improvisée de ce genre de mesure liberticide, mais qu’elle n’a rencontré que le silence assourdissant des médias allemands de plus en plus restreints au rôle de porte-parole du gouvernement. Ainsi, la prise de décisions clairement anticonstitutionnelles semble n’avoir guère de conséquences pour les responsables politiques, tout comme la suppression croissante des compétences propres des « Bundesländer » par le biais des téléconférences dominées par la chancelière Merkel ne semble entraîner aucune conséquence de la part du parlement, alors qu’elle remet de plus en plus en cause la séparation des pouvoirs et la structure fédérale de l’Allemagne.[xi]

L’opposition dans le viseur des services de renseignement

Mais le dernier fruit, et probablement le plus alarmant de ces tendances inquiétantes, est l’annonce par la presse allemande que le service de renseignement intérieur, l’« Office pour la protection de la Constitution »,[xii] aurait décidé de mettre le plus grand parti d’opposition, la AfD, sous « observation totale » dès le 25 janvier, permettant ainsi aux services secrets de placer des informateurs et des provocateurs au sein de ce parti à peine quelques mois avant les prochaines élections parlementaires – on imagine quel serait le tollé médiatique si, par exemple, en Pologne ou en Hongrie, l’opposition de gauche se voyait exposée à des mesures similaires. Cette instrumentalisation de l’Office pour la protection de la Constitution doit donc être considérée avec une certaine appréhension, d’autant plus qu’elle va exactement dans le même sens que le refus anticonstitutionnel de concéder au parti en question l’un des postes de vice-président du Bundestag, l’obstruction de sa « Fondation Erasmus », la répétition douteuse des élections en Thuringe pour empêcher la prise de fonction d’un premier ministre (libéral) soutenu par l’AfD, ou la curieuse révocation de l’ex-président de l’Office pour la protection de la Constitution, Hans-Georg Maaßen, qui s’était opposé à la volonté du gouvernement de placer l’AfD sous observation. L’on peut, et à juste titre, porter un regard plus que critique sur certains représentants et courants de ce parti et trouver leur politique mémorielle, leur interprétation des droits civils ou des valeurs démocratiques très douteuses. Mais ceci ne justifie nullement la manipulation de plus en plus ouverte des institutions démocratiques par ceux qui prétendent les défendre ; d’autant plus que l’on ne situe les « ennemis » de la démocratie qu’à droite, jamais à gauche. Compte tenu de la sympathie de plus en plus ouverte avec laquelle les élites politiques allemandes traitent le parti néo-communiste « Die Linke » (tout droit issu du parti totalitaire SED gouvernant jadis l’ancienne RDA et donc responsable d’innombrables meurtres politiques ainsi que d’une culture de la dénonciation, de la persécution et de la torture), l’asymétrie saute aux yeux et illustre clairement la gauchisation de la CDU, anciennement parti de centre droit, et sa volonté de tirer toutes les ficelles afin de discréditer toutes les mouvances conservatrices comme d’« extrême droite » et dominer à elle toute seule non seulement la droite, mais aussi le centre du spectre politique – 2021 est, après tout, une année électorale qui décidera de l’héritage d’Angela Merkel et de l’avenir de la CDU.

Ainsi, surtout depuis l’étranger, on ne peut regarder qu’avec une certaine inquiétude ce qui se passe actuellement en Allemagne et se demander quelles suites résulteront de la restriction légale croissante de la liberté de parole et d’expression, de la coercition du pouvoir législatif par l’exécutif, de la menace que constitue l’état d’urgence pandémique pour les libertés civiles fondamentales, ou du rétrécissement croissant des opinions politiques présentées par les principaux médias. Il reste à voir dans quelle mesure les dommages causés à la démocratie pourront encore être réparés par un développement organique et pacifique, ou si, au long terme, d’autres bouleversements sont à prévoir à l’image de l’évolution de plus en plus conflictuelle en France.


[i] https://twitter.com/HeikoMaas/status/1347827743484948480

[ii] https://www.independent.co.uk/voices/angela-merkel-donald-trump-democracy-freedom-press-a7556986.html

[iii] https://twitter.com/HeikoMaas/status/1348558768955674631

[iv] https://www.tagesschau.de/investigativ/ndr-wdr/hasskriminalitaet-gesetz-101.html

[v] https://www.tagesschau.de/inland/deutschland-hass-kriminalitaet-101.html

[vi] https://www.bpb.de/politik/extremismus/linksextremismus/

[vii] https://www.faz.net/aktuell/feuilleton/medien/ard-volontaere-wie-divers-ist-die-ausbildungs-generation-17038169.html

[viii] https://meta.tagesschau.de/id/148082/lockerungen-fuer-geimpfte-maas-vorstoss-stoesst-auf-ablehnung

[ix] https://www.focus.de/finanzen/recht/klinik-erstaufnahmeeinrichtung-jugendarrestanstalt-fuer-hartnaeckige-quarantaeneverweigerer-laender-planen-zentralstellen-fuer-zwangseinweisungen_id_12878310.html

[x] https://www.spiegel.de/politik/deutschland/corona-shutdown-bewegungsradius-soll-ab-inzidenz-von-200-eingeschraenkt-werden-a-0271bc41-2d28-42dd-9321-c8e0b9e37164

[xi] https://www.die-tagespost.de/politik/aktuell/unsere-parlamente-sind-muede;art315,215065

[xii] https://www.wn.de/Welt/Politik/4353426-Verwaltungsgericht-Koeln-Rueckschlag-fuer-AfD-im-Verfahren-gegen-Verfassungsschutz