Quotidiennement sur son site, La Libre Belgique pose à ses lecteurs « la question du jour » sur une thématique plus ou moins clivante. Celle du 9 juillet a littéralement affolé les compteurs. A la question « Vous réjouissez-vous de voir fleurir de plus en plus de pistes cyclables à Bruxelles ? », pas moins de 267.697 réponses ont afflué! Inouï, un total des votes qui correspond à 79% de l’ensemble des lecteurs du quotidien (sous toutes ses versions: papier, PDF et numériques, pour PC et tablette). Pourtant, après quelques heures seulement, la question avait disparu du site… 

Intriguée par cette disparition inquiétante, la rédaction de B-Mag s’est tournée vers Dorian de Meeûs, Rédacteur en chef de La Libre Belgique, pour tenter d’éclaircir ce mystère.  « Tout d’abord, je tiens à préciser que « la question du jour » n’a jamais prétendu avoir valeur de sondage. C’est une rubrique plutôt ludique qui vient animer des questions d’actualité généralement abordées dans l’éditorial. Elle est discutée le matin et placée entre 10h et 11h pour une durée de 24h, sauf pour la question du WE qui, postée le vendredi matin, y reste jusqu’au lundi » nous dit-il avant d’ajouter que « la majorité des « questions du jour » récoltent quelques milliers de votes, généralement autour de dix mille. » Plus de vingt mille, c’est rare. Alors 267.697 votes comme ce fut le cas le 9 juillet, est-ce réaliste? 

Bien sûr que non, comme le confirme Dorian de Meeûs qui explique avoir été alerté par des tiers qui ont contacté la rédaction pour signaler que des votes en faveur des pistes cyclables arrivaient par milliers à la minute. En effet, ajoute-t-il: « Nous avons alors surveillé en temps réel l’évolution du sondage durant une quinzaine de minutes pour réaliser que les résultats étaient clairement truqués, probablement par l’emploi de robots. C’est un événement vraiment exceptionnel et face à cela, nous avons choisi de retirer la question purement et simplement du site ». Dans la mesure  où il existe des outils, comme IpFlood ou IpFuck, destinés à robotiser le brouillage des adresses IP  et que ceux-ci peuvent être installés même par une mamy frappée de fracture numérique pour la transformer en machine à voter en rafale, on imagine l’usage que peuvent en faire des éléments plus radicaux.

Et le résultat dans tout ça?

Vu le caractère particulièrement confus dans lequel s’est déroulé le sondage, le résultat passe finalement au second plan pour se voir relégué au rang d’information mineure. Un comble! Et puis, de quel résultat parle-t-on? Celui de 14h28  qui donne 72,3% en faveur des pistes cyclables sur base de 39.459 votes ou celui de 14h31 qui fait grimper ce chiffre à 80,2% sur base de 56.354 votes? Le temps de stopper la machine, 200.000 clics supplémentaires étaient apparus.

Question de La Libre Belgique 9 juillet 2020, printscreen, évolution des réponses entre 14h28 et 14h31

Face à un bidouillage aussi grossier, La Libre Belgique, qui déplore le manque total de fair-play de certains internautes a fini par adopter la position la plus indiquée, celle d’effacer définitivement la question. Ces ultras de l’écologie qui sont passés en force pour imposer leur avis par la contrainte numérique n’auront finalement obtenu qu’une disqualification de ce qui aurait dû constituer un match « à la loyale ». En outre, ils auront prouvé que pour atteindre 80% – ou même 70% – d’opinions favorables à l’amputation de la voirie au profit des pistes cyclables, ils ont triché. Par voie de conséquence, cela nous laisse imaginer qu’en dehors du bidouillage, un tel taux d’adhésion n’existe pas. Par ailleurs le climat de défiance qu’instaurent les autorités bruxelloises en matière de mobilité suscite de nombreuses réactions de mécontentement. Le groupe Mauto Défense, fort de ses 11.000 membres sur Facebook, effectue un important travail de veille pour recenser et dénoncer les anomalies sur le terrain, qu’il soit physique, comme la route, ou numérique, comme un sondage.

A qui profite le « crime »?

Faut-il insister sur le fait que si crime il y a, celui-ci n’a donc vraiment rien de parfait. L’appel aux robots n’aura fait que générer des résultats staliniens dont seuls des extrémistes peuvent envisager la légitimité. Pire, ces scores obtenus par des moyens aussi malhonnêtes finissent pas semer le doute au sujet d’autres résultats aussi tout aussi caricaturaux concernant des thématiques connexes.

Ainsi, le très officiel plan  régional  de mobilité, Good Moove – dont l’appellation, parfaite pour un studio de Pilates, révèle à elle seule toute la nature adulescente de ceux qui le pilotent- a fait l’objet d’une enquête publique. Celle-ci fait apparaître une écrasante majorité qui oscille entre 71% et 79% (selon la question abordée)  de moins de 9.000 votants. Un même score stalinien, mais une question cruciale, celle de la légitimité posée en des termes rigoureusement opposés à celle de la « question du jour » de La Libre.

En effet, pour Good Moove, soumis à un processus officiel encadré par la loi, les robots eurent été malvenus (il n’empêche, en Belgique, en 2014, les résultats des votes électroniques avaient été réécrits par les services de la ministre de l’Intérieur de l’époque, empêtrée dans un scandaleux bug électoral; Les condamnations de la Belgique devant la CEDH commence d’ailleurs à tomber, pas plus tard que ce 10 juillet!).

Alors quand on ne peut pas compter sur les robots, il faut parvenir à mobiliser les troupes dans son camp tout en se montrant suffisamment minimaliste dans la publicité de l’enquête pour éviter d’attirer l’attention et la participation des opposants. Déjà choisir une période de quatre mois d’enquête dans laquelle deux se déroulent durant les vacances et le reste pendant les examens ou la rentrée des classes, en étant optimiste, on se bornera à constater que c’est mal tombé…

Bon an mal an, qu’elle mobilise plus de 250.000 participants, ou au contraire moins de 9.000, l’écologisme semble nous indiquer son besoin de terrasser ses contradicteurs avec des scores supérieurs à 70%. 

Il y a là, dans ce rejet de la nuance, quelque chose d’excessivement puéril mais néanmoins annonciateur de grands dangers. Bruxelles est à ce jour probablement la seule ville au monde qui dote ses voiries non pas de deux, mais de trois pistes cyclables. Hormis la Chine maoïste, personne n’avait jamais été aussi radical, en matière de restriction de la mobilité et de la liberté.

In cyclo veritas?

T.H.