Hier les agriculteurs étaient à Bruxelles pour interpeller -une fois encore- les institutions européennes sur leurs décisions délétères dans les matières qui touchent à l’agriculture. Rien qu’en Belgique, chaque semaine, dix-huit exploitations agricoles disparaissent. Faut-il le rappeler, un des fondements de la politique agricole commune (PAC) était d’assurer un niveau de vie équitable aux agriculteurs. En France, leur nombre a été divisé par dix depuis 1945. Aucun autre secteur économique n’a connu une destruction d’emplois aussi massive. 

Depuis son entrée en vigueur en 1962, la PAC n’a fait que détruire la paysannerie et les petites exploitations agricoles familiales qui participaient du maillage écologique et social qui faisaient de nos campagnes des lieux de vie. Chaque village, chaque hameau comptait jadis sa petite ferme qui possédait quelques dizaines de vaches. Les normes n’étouffaient pas ces paysans qui connaissaient leurs bêtes et leur donnaient un nom. 

Le métier était dur mais noble, même si il ne jouissait pas de la reconnaissance du public. Le productivisme est passé par là. Les agriculteurs ont été les premiers à embrayer dans ce mouvement qui leur promettait de produire plus, à moindre coût et dans des conditions moins pénibles. Soixante ans plus tard, on mesure l’ampleur du désastre. 

Victimes de technocrates qui ne connaissent pas la terre

L’agriculteur ne vit plus de son travail mais des aides que lui octroient les pouvoirs publics. La taille de son exploitation a explosé pour être éligible à ces aides de façon optimale. Pour faire face à ce « gigantisme », il se tourne vers du matériel toujours plus cher au point de crouler sous les emprunts. 

Dans ce monde dérégulé par les technocrates de Bruxelles, le fermier bien souvent ne connaît pas le prix auquel il vendra le lait qu’il envoie la coopérative. Il se trouve ainsi piégé dans un contact léonin qui ne lui donne plus aucune visibilité sur un avenir qui ne cesse de s’assombrir.

Pris en sandwich entre des normes sanitaires ou autres toujours plus drastiques et des politiques qui les amènent à se tourner vers des solutions phytosanitaires, les agriculteurs sont totalement déboussolés et prennent de plein fouet les effets de modes auxquels les décideurs politiques les soumettent. Ainsi, d’un côté on les pousse à accroître leurs surfaces d’exploitation et d’un autre, on tente de leur interdire l’utilisation du glyphosate. 

Faut-il rappeler qu’il était un temps où les petites exploitations faisaient faire le travail de ces produits phytosanitaires par des travailleurs agricoles locaux? Qu’au lieu de polluer, l’exploitant agricole embauchait une main-d’oeuvre non qualifiée et « fixait » ainsi une population en zone rurale? Faut-il rappeler que les petites exploitations étaient bordées de haies qui préservaient la biodiversité tout en fixant les terres et en les protégeant de l’érosion pour une prévention efficace des inondations? 

Après les avoir piégés dans des normes, l’UE les sacrifie sur l’autel de la mondialisation

Aujourd’hui, l’UE inflige la double peine aux agriculteurs. Après les avoir affaiblis à coup de normes environnementales, sanitaires et sociales, elle entendant les livrer à la concurrence de pays qui ne sont soumis à aucune de ces directives. On imagine le carnage dans les rangs de l’agriculture européenne!

C’est certain qu’une telle distorsion est économiquement insupportable et moralement choquante. Faut-il pour autant blâmer l’ouverture du marché? 

Pour rééquilibrer le marché, plusieurs solutions seraient théoriquement envisageables:

  • Soumettre les concurrents aux mêmes normes en étendant l’empire de l’UE à la planète. Je vous vois sourire…
  • Refuser l’ouverture du marché. Là, ce sont nos mouvement collectivistes éco-solidaires qui se frottent les mains.
  • Alléger les normes auxquelles sont soumis nos agriculteurs pour leur permettre de redevenir compétitifs sur le marché mondial.

Il faut bien réaliser que cette troisième option, probablement la plus saine, implique bien entendu une diminution drastique du coût salarial. En effet, ces pays où l’agriculture est meilleur marché  sont des pays où la main d’oeuvre est moins chère que chez nous. 

Il y a encore trente ou quarante ans, quand les agriculteurs « descendaient » sur Bruxelles, la ville se barricadait. Aujourd’hui, la manifestation prend une tournure consensuelle, voire quasi confidentielle. Aujourd’hui, les lobbies « verts » se sont engouffrés dans la brèche. Les agriculteurs se sont fait voler leur cause par des environnementalistes, ceux-là mêmes qui appellent à toujours plus de normes, celles-là mêmes qui tuent les agriculteurs depuis 1962.

Malheureusement, on a le sentiment qu’une fois de plus, le monde agricole se trompe de bataille en actionnant les mauvais leviers. En attendant, le paysan restera une catégorie en voie de disparition. Tout seul, dans l’indifférence généralisée de ceux qu’il a nourri, il raccroche. Ou pire, il accroche la corde avec laquelle il se pend.

T.H.